Un "magazine de jeux pour enfants" qui parodie Jésus ? C'est faux

Début mai est paru en Espagne "El Niño Jesús no odia a los mariquitas", un ouvrage satirique visant à dénoncer l'homophobie au travers d'activités ludiques. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont assuré, capture d'écran à l'appui, que le livre était conseillé pour les enfants "dès 6 ans" sur Amazon et ont dénoncé une "perversion de l'enfance" puisque l'ouvrage comporte des représentations d'actes sexuels. Si certains libraires en ligne ont effectivement affiché une description comportant la mention "à partir de 6 ans", l'éditeur de l'ouvrage a expliqué à l'AFP qu'il s'agissait d'une erreur commise lorsque les informations du livre ont été transmises à une base de données professionnelle. De plus, les différentes présentations de "El Niño Jesús no odia a los mariquitas" par son éditeur, avant et après sa parution, précisent toutes qu'il s'agit d'un livre pour les adultes.

Sur Facebook, X (1, 2) et Telegram (1, 2), des internautes déplorent depuis le 19 mai qu'"en Espagne, un magazine de jeux pour enfants montre Jesus sur la croix avec des drapeaux LGBT" et qu'il comporterait un jeu "très amusant" visant à retrouver quelle personne à un rapport sexuel avec "un petit garçon".

Ces messages, qui ont récolté plusieurs centaines de partages, accompagnent la couverture d'un ouvrage en espagnol et la photo d'une illustration comportant plusieurs personnages entièrement nus dont les sexes forment une sorte de labyrinthe jusqu'à un autre personnage, représenté à quatre pattes. Une partie des dessins sont à caractère sexuel et leur style reprend des codes communément utilisés par des publications enfantines.

"Le but c'est la perversion de l'enfance", commentent certains de ces comptes.

<span>Captures d'écran réalisées sur X (à gauche) et Telegram (à droite) le 27/05/2024</span>
Captures d'écran réalisées sur X (à gauche) et Telegram (à droite) le 27/05/2024

Reprenant les mêmes images, d'autres internautes écrivent qu'un "livre pour enfants sur Jésus est sorti en Espagne, comprenant un puzzle avec des pénis. [...] Selon l'auteur, le livre est recommandé aux enfants âgés de 6 ans et plus."

Ces affirmations circulent également en anglais, en espagnol et en italien.

Mouvance QAnon

Le livre évoqué dans les publications virales s'intitule "El Niño Jesús no odia a los mariquitas", soit littéralement "Le petit Jésus ne déteste pas les coccinelles". Ecrit et dessiné par Julio Serrano, alias Don Julio, il est paru (en espagnol) le 9 mai 2024 aux éditions Fandogamia.

Ce cahier d'activités, dont la couverture affiche un Jésus sur une croix brandissant deux drapeaux LGBT, a été écrit pour dénoncer l'homophobie, selon sa description (lien archivé ici). Le terme "mariquita" (littéralement coccinelle) "est l'un des mots les plus utilisés en Espagne avec Marica et Maricón, pour insulter [...] les hommes homosexuels", relève le projet d'encyclopédie des termes LGBT Moscas de colores (lien archivé ici). "Néanmoins, à présent, ces mots sont aussi utilisés normalement entre personnes LGBT pour remplacer le terme gay", poursuit le site.

Dès le 10 mai, soit le lendemain de la sortie de l'ouvrage, on retrouve des publications assurant que ce livre serait destiné aux enfants. Parmi les premiers à relayer cette affirmation, Josema Vallejo, ancien candidat à la députation du parti d'extrême droite espagnol Vox et membre de la garde civile (lien archivé ici).

"Je pensais que c'était une blague, mais non. Livre de coloriage pour enfants 'Le petit Jésus ne déteste pas les coccinelles'. Faites attention à la description sur Amazon. Ils déroulent leur plan et l'objectif est vos enfants; vous verrez ce que vous ferez", écrit-il sur X.

Son message est accompagné de différentes images dont la couverture du livre, une photo d'une activité proposée dans l'ouvrage et la description sur Amazon de ce dernier.

<span>Capture d'écran réalisée sur X le 27/05/2024</span>
Capture d'écran réalisée sur X le 27/05/2024

"À PARTIR DE 6 ANS Le nouveau livre d'activités pour toute la famille. Découvrez à quel point l'homophobie est mauvaise en coloriant et en peignant ! Dans ce livre, vous trouverez de nombreuses activités pour apprendre tout en vous amusant. Après le succès de ETRE FASCISTE C'EST MAL (cinq éditions), nous avons décidé de lancer une collection de cahiers thématiques avec des PETITES CHOSES qu'il n'est jamais mauvais d'apprendre. De manière simple. Pour que les choses soient claires", peut-on y lire (en espagnol).

"Et voilà ceux qui disent : ce n'est évidemment pas pour les enfants, c'est une parodie, Amazon l'a mal étiqueté... Mais il se trouve qu'à trop d'endroits, il est écrit : 'à partir de 6 ans'. C'est pour les adultes, disent-ils, mais les seuls adultes qui utilisent des livres de coloriage sont ceux qui souffrent de troubles cognitifs", poursuit Josema Vallejo.

Ces propos ont été largement relayés par des comptes adeptes de la mouvance conspirationniste QAnon, dont l'une des théories principales consiste à assurer que les "élites mondiales" seraient à l'origine d'une vaste réseau de trafic d'enfants.

En Espagne, ils ont aussi fait réagir la Fondation des Avocats Chrétiens, une organisation qui "défend les valeurs inspirées du christianisme dans le domaine juridique". La fondation a lancé une pétition (plus de 24.000 signatures) pour appeler les libraires à retirer de leurs rayons "ces cahiers d'activités qui incitent à la pédophilie, humilient et attaquent les chrétiens" (lien archivé ici).

Elle a également annoncé avoir porté plainte contre l'auteur et l'éditeur de l'ouvrage pour "provocation à la discrimination et à la haine, et provocation sexuelle" (lien archivé ici).

Description modifiée

A sa sortie, "Le petit Jésus ne déteste pas les coccinelles" a effectivement été proposé sur Amazon avec une description conseillant sa lecture "à partir de 6 ans" comme le montre cette archive.

Ce même descriptif a aussi été utilisé sur d'autres plateformes de vente en ligne : on le retrouve encore sur ces deux sites ainsi que sur cette archive et cette version en cache d'autres libraires en ligne (liens archivés ici, ici et ici).

<span>Capture d'écran de l'archive de la page Amazon du livre "El niño Jesús no odia a los mariquitas"</span>
Capture d'écran de l'archive de la page Amazon du livre "El niño Jesús no odia a los mariquitas"

Le texte est sensiblement différent de celui utilisé par Fandogamia Editorial, la maison d'édition de Don Julio.

Dans une présentation réalisée pour Barcelona Comic, le salon annuel de la bande dessinée espagnol, l'éditeur ne mentionne aucunement que le livre est adapté aux jeunes enfants et précise même qu'il s'agit d'un ouvrage "pour adultes" (liens archivés ici et ici).

Les différentes archives de la page officielle de l'éditeur, en date du 26 avril, du 14 mai ainsi que la version actuellement en ligne contiennent la même précision.

<span>Comparaison entre la description du livre "El niño Jesús no odia a los mariquitas" chez certains vendeurs en ligne et celle publiée par l'éditeur Fandogamia</span>
Comparaison entre la description du livre "El niño Jesús no odia a los mariquitas" chez certains vendeurs en ligne et celle publiée par l'éditeur Fandogamia

Selon Fandogamia, cette différence entre la description officielle du cahier d'activités et celle présente sur certains sites de vente en ligne s'explique par une erreur effectuée sur un site de référencement bibliographique.

"Les éditeurs espagnols disposent de deux plateformes où ils peuvent enregistrer leurs livres publiés à des fins de commercialisation : ISBN, qui est général et gratuit [International Standard Book Number, NDLR], et DILVE, où les éditeurs peuvent enrichir les informations sur leurs livres avec des données supplémentaires (image de couverture, résumé, etc.). Pour pouvoir introduire des données dans DILVE, l'éditeur doit être enregistré au moyen d'un abonnement", explique (en anglais) à l'AFP la Fédération des éditeurs espagnols (FGEE) (lien archivé ici).

Les deux services sont ensuite utilisés par les libraires et les sites de e-commerce lors de la mise en vente des livres.

Selon la FGEE, Fandogamia a fait une erreur lors de l'enregistrement de son nouveau livre, cliquant sur l'option "à partir de 6 ans", une information automatiquement transmise aux libraires. En revanche, l'éditeur ne disposant pas d'abonnement au service DILVE, "le résumé du livre publié sur certains sites web ne provient pas du DILVE", assure la Fédération.

De son côté, Fandogamia réfute auprès de l'AFP toute erreur. Sur Amazon "Le petit Jésus ne déteste pas les coccinelles était dans la catégorie BD avant d'être supprimée, et non dans livres de coloriage pour enfants ou BD pour enfants", explique (en anglais) l'éditeur. "Aucun code n'inscrit automatiquement la phrase 'A PARTIR DE 6 ANS' dans la description, et ne supprime la phrase 'pour adultes' de notre synopsis original, envoyé aux distributeurs, presse et librairies", poursuit-il.

L'entreprise espagnole explique que jusqu'à présent, elle se reposait sur les distributeurs et les points de vente pour ajouter la description de ses ouvrages via le système Cegal, complémentaire de DILVE.

"Au moment de mettre le livre en vente, un distributeur a rempli manuellement la description avec cette horrible recommandation d'âge et a supprimé la phrase 'pour les adultes' de notre synopsis original", assure Fandogamia.

"Pour éviter de futurs problèmes, nous avons demandé à payer le quota DILVE et nous sommes désormais des utilisateurs complets du système d'insertion de métadonnées", précise l'éditeur, assurant que les informations du cahier d'activités ont été modifiées "dans la plupart des bases de données qui envoient leurs informations aux boutiques en ligne".

Dans un message publié le 19 mai sur X, Pedro Medina, dirigeant de Fandogamia, a également assuré que sur 1.760 ventes (réalisées via leur principal distributeur), seuls trois retours ont été demandés, signe selon lui que le public n'a pas été surpris par la teneur de l'ouvrage (lien archivé ici).

<span>Capture d'écran réalisée sur le site de Fandogamia le 27/05/2024</span>
Capture d'écran réalisée sur le site de Fandogamia le 27/05/2024

Associations inquiètes

La pédocriminalité est régulièrement instrumentalisée par les adeptes de théories du complot, qui prétendent que des "élites" entretiennent et protègent de vastes réseaux pédocriminels. Cette tendance alarme les associations de protection de l'enfance, comme l'explique cet article de l'AFP (lien archivé ici).

En 2023, des fausses affirmations selon lesquelles le Forum de Davos appelait à "légaliser la pédophilie" avaient circulé. Non seulement, le Forum n'avait rien dit de tel mais de plus plusieurs experts interrogés alors par l'AFP avaient expliqué notamment qu'au contraire, le droit français allait vers une plus grande répression de la pédocriminalité.

"Depuis la loi du 21 avril 2021 [lien archivé ici], qui a dit que dans les cas de viol sur des victimes de moins de 15 ans, les magistrats n'ont par exemple plus besoin d'établir l'existence de violence, d'une contrainte, d'une menace ou d'une surprise pour caractériser le viol, il suffit de prouver l'existence d'une relation sexuelle pour qualifier un viol lorsqu'il existe une différence d'au moins cinq ans entre le majeur et le mineur. Cela ne va pas dans le sens d'une décriminalisation des violences sur les mineurs", avait ainsi exposé le 10 janvier Océane Perona, maîtresse de conférences en sociologie à l'université d'Aix-Marseille et auteure d'une thèse sur "Le consentement sexuel saisi par les institutions pénales" (lien archivé ici).

Cette instrumentalisation par le complotisme de la lutte contre la pédocriminalité inquiète les associations investies dans cette cause.

Non seulement ces théories n'aident en rien la cause des enfants, mais elles détournent des réelles problématiques en renvoyant une image trompeuse de ce qu'est la pédocriminalité, dénonce Laurent Boyet, président de l'association de protection de l'enfance Les Papillons, rappelant que l'écrasante majorité des violences sexuelles ont lieu dans le cadre familial.

Elles contribuent "à dévaloriser et jeter le discrédit sur toutes les actions qu'on mène", déplore-t-il.

Plus grave encore, "les victimes n'ont pas envie d'être prises dans la même nasse que les personnes qui diffusent ces théories", ce qui "concourt à bloquer la libération de la parole", regrette encore Laurent Boyet.