L'Espagne entre soulagement et amertume après le "désarmement" de l'ETA

Emmanuelle MICHEL, Michaela CANCELA-KIEFFER
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Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy le 28 mars 2017 à Barcelone

Madrid (AFP) - L'Espagne était partagée samedi entre soulagement et amertume après la remise par l'ETA de la liste de ses caches d'armes en France, un geste jugé "positif" mais trop "médiatique" et qui ne doit pas faire oublier ses victimes.

A 18h00 (16h00 GMT) samedi, le chef du gouvernement conservateur Mariano Rajoy n'avait toujours pas réagi, refusant comme à son habitude de se prononcer trop vite.

Pendant qu'à Bayonne, dans le sud-ouest de la France, des milliers de personnes affluaient pour célébrer l'événement, il a simplement "retweeté" un communiqué gouvernemental exigeant de l'ETA qu'elle demande pardon aux victimes et disparaisse, presque 60 ans après sa fondation en 1959.

L'ETA a fait transmettre samedi à une Commission internationale de vérification la liste de ses caches d'armes, toutes en France, et a annoncé qu'elle est désormais totalement "désarmée", un événement "historique" selon cet organisme, mais une "opération médiatique", visant à cacher sa "défaite" pour le gouvernement.

Cette remise intervient six ans après l'annonce par l'ETA de sa décision d'abandonner définitivement la lutte armée, en octobre 2011.

Elle referme un peu plus une sombre étape pour l'Espagne, durant laquelle les attentats attribués à l'ETA ont fait 829 morts, en plus de milliers de blessés et victimes d'enlèvements, de menaces et de rackets.

Pendant la période la plus sanglante, les années 1980, le Pays basque vivait parfois plusieurs assassinats en une journée. On y vivait aussi les représailles de milices parapolicières qui menaient tortures et exécutions extrajudiciaires contre les membres de l'ETA: celles-ci ont fait 62 morts, selon une étude, "Foronda", commandée par le gouvernement basque.

- 'Le chemin se poursuit' -

"Le désarmement est sans aucun doute quelque chose de positif, dont nous devons tous nous réjouir", a quand même concédé samedi le vice-secrétaire du parti conservateur Javier Maroto. "Mais c'est insuffisant".

"Nous souhaitons tous profondément que le désarmement soit accompagné d'une demande de pardon, d'une condamnation explicite et bien sûr d'une dissolution du groupe terroriste ETA", a-t-il poursuivi.

"Je crois que l'ETA devra lancer un débat entre ses militants sur son propre avenir. Mais je ne vais pas faire d'appel public", a affirmé à l'AFP Arnaldo Otegi ex-dirigeant du parti Batasuna considéré comme le bras politique de l'ETA.

Le gouvernement régional basque, nationaliste et conservateur, qui a participé à l'organisation de la remise, a réagi aussi avec prudence.

"C'est un pas fondamental dans le cadre d'un processus de fin de la violence et de disparition de l'ETA", a déclaré son président Inigo Urkullu. Mais il a insisté: "il n'y aurait jamais du y avoir une seule victime" de l'ETA.

"Le chemin se poursuit. Rien ne commence ni ne s'achève aujourd'hui. Nous continuons à oeuvrer en faveur d'une cohabitation normalisée" dans la région de 2,1 millions d'habitants, a-t-il ajouté.

Les socialistes basques, également visés par les attentats des années sombres, ont célébré ce pas vers "la consolidation de la paix" mais estimé, comme le gouvernement, que le geste ne mérite "aucune contrepartie".

Ils regrettent que l"on attende toujours "la reconnaissance de la douleur causée" aux victimes.

Plus à gauche, la numéro deux du parti de gauche radicale Podemos Irene Montero, a salué "l'important pas pour la construction de la paix", dans cette région où son parti concurrence sérieusement la gauche indépendantiste.

Le sujet déchire encore l'Espagne, où les proches des victimes craignent l'oubli des leurs, et se souviennent avec amertume des négociations avortées autour de la paix, en 1999 puis 2006.

En Espagne, chaque jour le ministre de l'Intérieur "tweete" pour commémorer l'anniversaire de l'une ou l'autre victime: notamment 246 gardes civils, 149 policiers, 87 officiers ou sous-officiers de l'armée, 30 politiques et de nombreux civils.

Les proches des victimes pensent parfois être sacrifiés au nom de la paix retrouvée, alors que des centaines de crimes n'ont pas été élucidés.

"Une société ne peut avancer si elle accepte en son sein politique des gens comme ça, c'est à eux de changer de standards, pas nous. C'est à eux de se régénérer et pas à nous de dégénerer", se plaint l'eurodéputée Maite Pagazaurtundua.

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