Macron giflé: le spectre d'une campagne présidentielle violente hante la classe politique

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Macron giflé à Tain-L'Hermitage, dans la Drôme.  - BFMTV
Macron giflé à Tain-L'Hermitage, dans la Drôme. - BFMTV

La gifle a visé le président de la République mais elle a claqué dans les couloirs de l'Assemblée nationale, dans les états-majors de partis autant que dans les rédactions. Emmanuel Macron a eu beau relativiser, dès le début de soirée mardi, la portée de la baffe que lui avait administrée quelques heures plus tôt un homme de 28 ans dans la Drôme, personnalités politiques et commentateurs ont tous souligné la gravité du geste.

Pire, y voyant la cristallisation des vents mauvais qui soufflent sur la société française, ils redoutent d'y reconnaître le prélude d'une campagne présidentielle acrimonieuse et violente.

Un "très mauvais signe pour la suite"

Mardi soir, l'éditorialiste politique de BFMTV Alain Duhamel a ainsi relevé: "C'est un très mauvais signe pour la suite." La classe politique ne s'y est pas trompée: l'ensemble des bancs de l'Assemblée nationale a applaudi et s'est levé, losque le Premier ministre Jean Castex a appelé à "un sursaut républicain".

"Nous sommes tous concernés, il en va des fondements de notre démocratie", a averti le chef du gouvernement, expliquant "viser une ambiance un peu délétère qui fait le lit de tous ces mouvements".

À droite comme à gauche, on ne l'avait pas attendu cependant pour prendre la mesure de la situation, et de ce qu'elle porte d'ombre sur la période à venir. "Je considère ce genre de comportement comme inadmissible" et "profondément condamnable dans une démocratie", a ainsi lancé Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à la présidentielle. Xavier Bertrand, président du Conseil régional des Hauts-de-France, prétendant à sa réélection et qui aimerait bien lui aussi participer à l'aventure de 2022, a lâché: "Le respect des institutions de la République et de ses représentants est un principe cardinal de notre vie démocratique".

L'ex-président de la République François Hollande a lui aussi condamné "un coup insupportable et intolérable à nos institutions". Jean-Luc Mélenchon, qui représentera les espoirs de la France insoumise à la présidentielle, a quant à lui paru voir dans la gifle subie par le premier personnage de l'Etat le coup d'envoi potentiel d'une levée des violences à l'extrême droite.

"Cette fois-ci vous commencez à comprendre que les violents passent à l'acte? Je suis solidaire du Président", a-t-il tweeté mardi, traçant un lien entre l'avanie présidentielle et les menaces de mort proférées dans une vidéo à l'encontre de ses sympathisants par le militant d'extrême droite, Papacito.

Solidarité, ou communion d'intérêts

Ce mercredi, l'éditorialiste politique de BFMTV Matthieu Croissandeau a ainsi noté que l'ensemble de la classe politique a parlé d'une même voix, distinguant cependant des intentions et des calculs politiques différents. "Ce à quoi on assiste c'est à la fois une réaction de corps et de circonstances", a-t-il introduit, enchaînant:

"La réaction de corps, c'est parce que tous les élus ont pris conscience de ce climat délétère et que s'attaquer au président de la République, c'était s'attaquer à la République toute entière et donc à ses représentants. Mais il y a une réaction de circonstances pour certains qui se voient dédouanés. Pour Jean-Luc Mélenchon, par exemple, il l'a dit: 'Ca y est vous commencez à comprendre que les violents passent à l'acte'. C'est une façon pour lui d'enterrer la polémique du week-end dernier. Pour Marine Le Pen, c'est une façon de tourner la page de cette époque où l'extrême droite en voulait à la République."

"La solidarité tiendra d'autant plus longtemps que chacun y trouve son compte", a observé le journaliste.

L'(anti) exemple américain

Tout le monde freine donc des quatre fers mais la pente qui mène à avril-mai 2022 n'en est pas moins très glissante. "Si la question est de savoir si la campagne présidentielle sera violente, la réponse est oui, et je n'ai pas peur de me tromper parce que désormais toutes les campagnes politiques sont de plus en plus violentes, pas seulement en France - regardez ce qu'il s'est passé aux Etats-Unis", a lancé mardi soir notre éditorialiste Laurent Neumann, ajoutant:

"Et le combat qui s'annonce entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen pourrait très bien ressembler à peu de choses près à cette campagne américaine".

Les dernières années ont connu leur lot de violences politiques, plus ou moins symboliques ou carrément physiques. D'élus molestés - parfois par un de leurs confrères - en manifestation de syndicat policier contre l'institution judiciaire, de domiciles ou permanences tagués notamment par des gilets jaunes, régulièrement accusés de violences, et dont certains ont eux-mêmes été blessés voire énuclées, de quolibets acerbes en effigies du président de la République brûlées au long des cortèges défilant dans un contexte social de plus en plus inquiet, l'époque a le rouge aux joues et le mors aux dents.

"L'an dernier, l'Association des maires de France a répertorié 1300 agressions, menaces ou insultes pour 2020, c'est trois fois plus qu'en 2019", a comptabilisé Matthieu Croissandeau qui, rappelant encore l'irruption de militants monarchistes de l'Action française au Conseil régional d'Occitanie en mars dernier, a jugé: "Quelque chose a changé".

Une période de "très grande tension"

La lettre adressée le 4 juin par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin aux préfets les enjoignait à une autre vigilance: on craint, au sommet de l'Etat, que le déconfinement libère les frustrations rentrées pendant le confinement.

"C'est ce que redoutent au fond plusieurs élus depuis des mois, l'idée qu'après ce confinement, on entre dans une phase de dégel, ce que les Russes appelaient la raspoutitsa, 'la saison des mauvaises routes' où tout peut basculer", a confirmé Matthieu Croissandeau.

Alain Duhamel rappelle pour sa part que l'histoire de France est riche en atteintes, diverses, à la personne du chef de l'Etat. "Ça pour le coup c'est banal. Ce qui l'est moins c'est d'une part qu'on est dans une période de très grande tension, où la violence atteint des niveaux qui ne sont pas des niveaux classiques, d'autre part qu'on est dans une phase où la politique est complètement dévalorisée et où les symboles de la République, à commencer par son président, sont désacralisés", fait-il valoir.

La peur d'un pourrissement

En plus d'armes, un exemplaire de Mein Kampf a été découvert par les enquêteurs au domicile de l'homme arrêté à Tain-L'Hermitage pour avoir filmé et diffusé la scène de la gifle au président de la République. Pour Alain Duhamel, la montée en puissance électorale de l'extrême droite participe d'une hystérie naissante, à l'orée de la présidentielle:

"On est à l'aube d'une campagne où, pour la première fois depuis les années 30, il est imaginable que le champion ou la championne de l'extrême droite l'emporte tout à fait régulièrement et démocratiquement. Tout ça se conjugue pour une période difficile".

S'il semble donc que la dégradation du débat public soit générale, l'éditorialiste relève que la personnalité du président de la République fait l'objet "depuis les gilets jaunes" d'une "détestation particulière". "Ca créé un sale climat".

Le "sale climat" a passé dans les pages des quotidiens du jour. Au milieu du concert d'alarmes qui a tonné à travers la presse de ce mercredi, une note décochée dans un édito de La Voix du Nord s'est élevée, plus lugubre encore que les autres, décrivant la gifle comme "une étape de plus dans la lente désagrégation de la maison France". C'est donc bien le risque d'un pourrissement qui effraie à l'approche de la présidentielle.

Article original publié sur BFMTV.com