Macron à Beyrouth, nouvelle étape dans la longue vie commune entre la France et le Liban

Robin Verner
·7 min de lecture
Emmanuel Macron et son homologue libanais Michel Aoun en octobre 2018 - Ludovic MARIN - AFP
Emmanuel Macron et son homologue libanais Michel Aoun en octobre 2018 - Ludovic MARIN - AFP

Emmanuel Macron se déplace ce jeudi à Beyrouth, pour s'entretenir avec les dirigeants politiques locaux et constater les ravages sur le port, après la double explosion qui a soufflé une partie de la ville il y a deux jours. A ce séjour s'ajoute l'envoi d'avions chargés de matériel médical et d'une délégation de la Sécurité civile. Les pertes sur place sont lourdes: on déplore au moins 137 morts, selon un bilan encore provisoire.

· "Une évidence"

Du président de la République au Premier ministre Jean Castex, en passant par le pensionnaire du Quai d'Orsay, Jean-Yves Le Drian, tous ont évoqué ces dernières heures l'amitié unissant la France au Liban et motivant cette première visite d'un chef d'Etat étranger dans la capitale dévastée. Sur notre antenne mercredi, le chef de la dlançait: "La France, c'est la famille du Liban. Le Liban c'est la famille de la France."

A son arrivée ce jeudi sur le tarmac de l'aéroport de Beyrouth, Emmanuel Macron a quant à lui posé en préambule: "Je viens apporter un message de soutien d’amitié fraternelle au peuple libanais. Ce soutien, cette solidarité c’est avant toute chose une évidence. Parce que c’est le Liban, parce que c’est la France."

Une dernière phrase qui renvoie l'écho du chapitre De l'Amitié des Essais de Montaigne - et à la formule "parce que c'était lui, parce que c'était moi" - dans lequel celui-ci rendait hommage à La Boétie, et définissait l'amitié comme la fusion de deux âmes en une.

La relation entre les deux pays est en effet d'autant plus intime qu'elle est ancienne.

· Le souvenir du mandat

Le souvenir du mandat français s'impose aux esprits au moment de retracer la nature de cette communauté de sentiments par-delà la Méditerranée. Entre 1918-1943, la France a instauré de fait puis de droit sa tutelle sur le Liban. Province méridionale d'une Turquie ottomane alliée de l'Allemagne contre la France et le Royaume-Uni, la région s'est retrouvée au centre des tractations entre ces deux dernières puissances au moment de détricoter les influences de leurs adversaires et de mettre à bas leurs empires. En 1916, les accords de Sykes-Picot répartissent, par anticipation, le Proche et Moyen-Orient entre Français et Britanniques. A la conférence de San Remo de 1920, la Société des Nations confie ainsi le Liban aux bons soins de la France. S'ouvre alors officiellement pour le pays une période qui laissera aux locaux des impressions pour le moins contrastées.

Car durant les 25 années suivantes, les Français passeront leur temps à proclamer l'indépendance libanaise et à en tracer les institutions... tout en réaffirmant leur souveraineté, comme le montre la chronologie composée par Les Clés du Moyen-Orient. Le 1er septembre 1920, le gouverneur Henri Gouraud donne ainsi naissance à l'Etat du Grand Liban, qui devient République libanaise en 1926, dont le français est avec l'arabe la langue officielle. Le 8 juin 1941, soucieux de faire changer d'allégeance un Proche-Orient administré par Vichy, le général Catroux déclare l'indépendance du Liban et de la Syrie, région dont il prend le contrôle pour la France libre le 15 juillet. Mais les Libanais désespèrent de voir un jour la couleur de cette indépendance pleine et entière et, en 1943, leur classe politique élague des textes toute référence au protectorat français sur le pays. Le 3 janvier 1944, la France se fait à l'idée et ses troupes quittent la contrée deux ans plus tard.

L'amertume n'a cependant pas flotté longtemps dans l'air. Selon Le Parisien, certains Libanais utilisent encore la locution "tendre mère" pour parler de la France et le pays est membre depuis 1973 de l'Organisation internationale de la Francophonie. Et il s'agit d'un membre éminent, car selon l'institution 1.616.900 personnes, contingent d'autant plus important dans un pays comptant moins de sept millions d'habitants.

Plus concrètement encore, RTL, citant l'ambassade de France, note que la Ve République veille aussi au renforcement des forces armées libanaises. Sur le plan militaire, la France a joué un rôle relativement discret durant la guerre civile qui a ensanglanté le Liban entre 1975 et 1990. Toutefois, c'est vers l'Hexagone que le général Michel Aoun, actuel président de la République du Liban, s'est tourné à l'issue du conflit, s'y installant pendant quinze ans.

· La chrétienté par-delà les croisades

Si le XXe siècle, et son histoire chaotique, est au centre de la vie commune franco-libanaise, celle-ci remonte au moins aux croisades. Après avoir pris Jérusalem, les Croisés sillonnent le pourtour du Levant, créant, à partir de 1102, un archipel d'Etats latins d'Orient. Le comté de Tripoli recouvre alors le Liban actuel. En 1250, Louis IX, qui deviendra Saint Louis, consacre une charte aux chrétiens locaux, comme l'a signalé ici l'historien Jean-Louis Thiérot, et y assure: " Pour nous et nos successeurs sur le trône de France, nous promettons de vous donner à vous et à tout votre peuple notre protection spéciale comme nous la donnons aux Français eux-mêmes".

La chrétienté continuera d'ailleurs à unir la France et cette région du monde bien après la reconquête musulmane des lieux à la fin du XIIIe siècle. Plus précisément, la France s'est régulièrement portée garante des maronites, communauté chrétienne remontant au christianisme antique et toujours très vivace. Selon la BBC, le Liban recense encore 31 à 35% de chrétiens dont une majorité de maronites.

Les persécutions des druzes contre les maronites ont même poussé à l'intervention des troupes de Napoléon III au Liban en 1860-1861. Une opération décisive en ce qu'elle a conduit à la création de la province du Mont-Liban, jouissant d'une relative autonomie vis-à-vis du pouvoir turc.

· Dans le coton et la soie

Religieux, culturel, politique et militaire, le lien noué par la France et le Liban est aussi économico-commercial. Depuis le coeur du XVIIIe siècle, au moins, la France s'affirme ainsi comme le partenaire privilégié du Liban sur ce plan. C'est le traité franco-turc de 1740 et le renouvellement de ce qu'on a appelé les "capitulations" qui a permis à Paris d'obtenir cette prééminence. Dès lors, la France est ainsi devenu le premier débouché de la soie et du coton libanais.

Cette relation ne va pas seulement d'ouest en est. Le Parisien relève ainsi que 120.000 à 200.000 membres de la diaspora libanaise vivent en France. Le 25 septembre 2017, Michel Aoun était par ailleurs le premier dirigeant étranger à bénéficier de la pompe d'une visite d'Etat au cours du mandat d'Emmanuel Macron. Pour cette nouvelle rencontre entre les deux hommes, le cadre est cette fois nettement moins fastueux.

· Une immense attente

A en juger par les témoignages, le déplacement d'Emmanuel Macron ce jeudi suscite un espoir immense au Liban. Laurent Kupélian, un Beyrouthin qui a assisté au drame, a expliqué sur BFMTV:

La jeunesse libanaise, qui veut rester au Liban et ne pas le quitter comme l’éducation à l’émigration le lui a enseigné, attend beaucoup de cette visite. Avec des amis, nous avons adressé des mots à l’ambassade de France pour qu’elle les transmette au président Macron, en lui disant: 'Si vous voulez que l’argent français aide vraiment le peuple libanais, il faut laisser de côté les institutions qui viennent encore de nous mettre un coup de couteau dans le dos, nous assassinent, nous volent'. On ne sait même pas quelle sera la prochaine étape."

Georges Dabar, directeur de l'Hôtel-Dieu de Beyrouth, établissement francophone, a confié devant nos caméras: "Le message du président Macron est un message fantastique pour le peuple libanais et le moral des gens et des soignants. La France à côté de nous dans ces moments difficiles, c’est très important."

Article original publié sur BFMTV.com