Mécontentement policier : un grand débat pour tenter d’apaiser les tensions

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Manifestations et menaces de démissions... Depuis deux semaines, les actions des forces de l’ordre se multiplient à travers le pays à la suite des propos d’Emmanuel Macron qui a reconnu l'existence de violences policières. Un bras de fer qui se produit alors que doivent débuter, fin janvier, des concertations pour améliorer les conditions de travail des policiers.

Deux semaines après les propos d'Emmanuel Macron, la tension ne retombe toujours pas. L’interview accordée le 4 décembre par le chef de l’État au média Brut, lors de laquelle il a reconnu l'existence de violences policières, a suscité la colère de plusieurs syndicats qui ont appelé à des manifestations. Des mobilisations ont eu lieu à Paris, Nantes, Marseille ou bien encore Grenoble, où 132 fonctionnaires ont symboliquement entamé une démarche pour quitter l’institution.

Certains ont choisi de viser directement des élus. La maire de Rennes Nathalie Apperé a ainsi vu dans la nuit du 17 décembre des voitures de police stationner devant chez elle et faire retentir leurs sirènes. Le but de ces policiers était de protester contre leurs conditions de travail. L’élue a exprimé son indignation dans un communiqué dénonçant des “méthodes d’intimidation” inadmissibles.

Si ce type de manifestations n’est pas nouveau, il atteint un paroxysme, selon le chercheur au CNRS spécialiste de la police Christian Mouhanna, contacté par France 24 : “Les policiers ont déjà protesté contre les gouvernements précédents, contre la politique du chiffre de Sarkozy ou bien encore après la visite de François Hollande au jeune Théo, blessé par un policier. Mais sous Macron, la dépendance du gouvernement vis-à-vis de sa police s’est encore accrue avec les mouvements sociaux, la menace terrorisme et la crise sanitaire. Les syndicats de police en sont bien conscients et sont déterminés à pousser leur avantage pour négocier.”

“La goutte d’eau qui fait déborder le vase”

Des discussions entre les syndicats de police et leurs autorités de tutelle doivent commencer fin janvier. Lancée par Emmanuel Macron en pleine crise, à la suite de l’agression du producteur de musique Michel Zecler par des policiers, cette concertation baptisée "Beauvau de la sécurité" doit permettre d'"améliorer les conditions d'exercice" des forces de l'ordre et de "consolider" le lien avec les Français.

Le syndicat Alliance a conditionné sa participation à des engagements préalables du gouvernement. Au rang des doléances, il dénonce des “conditions de vie et de travail dégradées”, un “police bashing constant” mais, avant tout, l’exaspération des policiers après les “insinuations douteuses du président”.

Lors de son interview du 4 décembre, Emmanuel Macron a reconnu l’existence de violences policières ainsi qu’un problème de contrôle au faciès et annoncé le lancement d’une plateforme contre les discriminations. Si le président a bien pris soin de rejeter l’idée d’une “violence consubstantielle à la police” la pilule ne passe pas pour les syndicats. “Après nous avoir apporté son soutien”, le président “nous met au pilori” dénonce, sur son site, le syndicat Unsa-Police, qui a également annoncé son refus de participer au "Beauvau de la sécurité" en l’absence de "mesures concrètes" au préalable.

“Ces déclarations d’Emmanuel Macron, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase” estime Christian Mouhanna : “Le gouvernement a sa part de responsabilité car sa politique est parfois contradictoire. Après l’affaire Zecler, le président a dénoncé le problème du contrôle au faciès mais on peut se demander si son gouvernement, qui a axé la politique répressive sur l’immigration illégale, n'a pas une responsabilité dans ce domaine. Les policiers, eux, voient cela comme une trahison. De leur côté, en minimisant les faits et en défendant les agents impliqués dans des affaires de dysfonctionnements évidents comme celles de Michel Zecler ou Éric Chouviat, les forces de l’ordre s’enferment dans un corporatisme qui menace la légitimité de l’institution.”

Un fossé entre la police et le citoyen

Dans ce contexte tendu, le gouvernement mise sur le “grand débat” et les réunions organisées dès fin janvier pour trouver un terrain d'entente. La contestation syndicale semble déjà porter ses fruits puisque plusieurs revendications policières ont déjà été acceptées par le gouvernement.

Selon le syndicat Alliance, l’État s’est engagé à mettre en place, le 1er juillet 2021, l’"Observatoire des réponses pénales" dont le but est d’évaluer le traitement judiciaire des actes visant les forces de l’ordre. Un sujet clé pour le syndicat qui dénonce “l’absence de réponse” dans ce type d’affaire. Des mesures sociales ont également été accordées par le gouvernement pour déminer le terrain, comme la prise en charge de la complémentaire santé et la gratuité de certains transports.

Une réponse jugée grandement insuffisante par Christian Mouhanna au regard de l’enjeu : “Si le 'Beauvau de la sécurité' se résume à des réunions entre la police, les préfets et le gouvernement, alors ce projet n’apportera rien de neuf. Bien sûr, les conditions de travail des policiers constituent un sujet essentiel mais elles sont étroitement liées à la relation au citoyen. Or le fossé se creuse avec, d’un côté, une société de plus en plus réfractaire à la violence, et, de l’autre, une police de plus en plus armée et répressive, comme on a pu le voir lors de la crise des Gilets jaunes. Pour traiter le problème, l’État doit mettre au centre des réflexions le lien entre la police et les citoyens. Mais cela demande du courage politique car les syndicats policiers sont puissants et influents."

Un chantier sensible, donc, sur lequel le président s’est engagé en promettant d’inclure élus et citoyens aux quatre mois de concertations avec les forces de l’ordre.