Lutte contre les violences faites aux femmes : la France encore "loin du compte"

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Face aux chiffres toujours élevés de la violence envers les femmes en France, les associations d'aide aux victimes appellent le gouvernement à aller plus loin en attribuant davantage de financements à la lutte, mais aussi à la justice, dont l'engorgement met les victimes en danger.

En France, la lutte contre les violences conjugales souffre d'un "manque criant de financements", dénonce la Fondation des femmes. Un an jour pour jour après l’adoption par le gouvernement de mesures inédites à l’issue d’un Grenelle des violences conjugales, les associations d’aide aux victimes de violences saluent les avancées en la matière, mais elles déplorent un manque de financement qui se fait ressentir sur le terrain.

Les chiffres restent “astronomiques”, souligne Anne-Cécile Mailfert, la présidente de la Fondation des Femmes interrogée sur France 24. Plus de 125 000 femmes en 2019 sont encore victimes de violences conjugales en France et 146 ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, soit 25 féminicides de plus que l'année précédente, d’après le ministère de l’Intérieur.

Pourtant, le gouvernement a mis la main au portefeuille. Aux 20 millions d’euros déjà attribués aux associations d’aides aux femmes en 2020 pour leurs activités habituelles, il a débloqué 3 millions d’euros supplémentaires pour soutenir ces associations pendant la crise sanitaire. “L’État a fait des efforts, on ne peut pas dire qu’il est resté les bras croisés. Avec le Grenelle, il y a eu un peu plus de budget sur la table. Mais on reste loin du compte s’il s’agit de mettre un terme ou de réduire de façon significative ces violences conjugales encore massives", considère Anne-Cécile Mailfert.

Dans un rapport intitulé "Où est l'argent pour protéger les femmes victimes de violences ?", la Fondation des Femmes estime qu’il faudrait au minimum 500 millions d’euros de budget, contre 150 millions alloués actuellement, pour que le ministère en charge des Droits des femmes protège correctement les victimes de violences, notamment en fournissant suffisamment d'hébergements pour celles qui sont menacées par leurs conjoints.

La France "a été un pays exemplaire" durant le premier confinement

Il manquerait au moins 2 000 hébergements, en plus des 1 000 places annoncées (hébergements temporaires compris) pour la fin 2021 par le gouvernement, selon cette fondation qui, depuis 2015, collecte des fonds pour développer et soutenir les actions en faveur des droits des femmes.

La déception est d’autant plus grande que la France "a été un pays exemplaire" durant le premier confinement, avec 500 000 euros débloqués pour payer des nuitées d’urgence aux victimes coincées chez elles avec leurs agresseurs. "Cette mobilisation exceptionnelle est malheureusement retombée dès les lendemains" de cette période particulière, selon les militantes féministes.

Le gouvernement, pour sa part, se félicite d’avoir mis en place plus de la moitié des mesures annoncées dans le Grenelle. Parmi les dispositifs effectifs, on peut signaler la mise en place de points d'alerte dans les pharmacies ou les grandes surfaces, la généralisation de la possibilité de déposer plainte dans les hôpitaux, une ligne d’écoute à destination des auteurs de violences, ou encore l’accès pour les victimes d’une garantie locative leur permettant de trouver plus facilement un nouveau logement.

La ministre déléguée chargée de l'Égalité femmes-hommes, Elisabeth Moreno, a tenu à souligner, mercredi, le déploiement très attendu, fin septembre, d’un millier de "bracelets anti-rapprochement", visant à tenir à distance les conjoints ou ex-conjoints violents dans cinq juridictions pilotes, puis "dans quelques jours" dans trente juridictions.

Manque de moyens de la justice

Quant à la prise en charge des plaintes, un audit a été lancé à la suite du Grenelle, auprès des commissariats et gendarmeries pour détecter des dysfonctionnements et y remédier. La formation des agents à la prise en charge des femmes victimes de violences est en cours. “Il y a encore des femmes qui sont mal accueillies au moment de déposer plainte dans les commissariats et nous constatons que les policiers ne sont pas encore systématiquement formés”, déplore Fabienne El-Khoury, porte-parole d'Osez le féminisme, contactée par France 24.

Pour la militante, une fois la plainte déposée, le parcours judiciaire des affaires est trop lent. “Il faut aller plus vite. La France doit se doter de tribunaux spécialisés sur ces questions”. Elle dénonce là aussi un manque de moyens, celui de la justice. Les magistrats débordés ne parviennent pas à faire leur travail correctement, laissant les victimes “livrées à elles-mêmes”, parfois en proie à leurs agresseurs.

Un numéro d'urgence inaccessible la nuit

Autre mesure qui tarde à se mettre en place, l’accessibilité 24 heures sur 24 du 3919 - pour les appels d’urgence des femmes victimes de violences. Le numéro, qui connaît un franc succès, est accessible gratuitement tous les jours, mais jusqu’à 21 h seulement, laissant de côté les femmes qui appellent depuis les territoires d'Outre-mer. “Beaucoup de femmes, y compris dans l'Hexagone ont besoin d’aide la nuit”, regrette Fabienne El-Khoury. La ligne sera accessible la nuit l’an prochain, a promis, mercredi, Elisabeth Moreno.

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, le président Emmanuel Macron a, quant à lui, exhorté les femmes victimes de violences à "ne pas rester seule" et à utiliser les dispositifs d'alerte ou d'hébergement existants. "Nous ne lâcherons rien, je vous le promets", a-t-il affirmé. À l’heure où la vague #MeToo provoquée par l’affaire Weinstein et les mobilisations citoyennes ne faiblissent pas, le gouvernement se sait particulièrement attendu par une société civile de plus en plus alerte sur la question des violences faites aux femmes.

Avec AFP