L'univers loufoque et enfantin de l'illustrateur argentin Liniers

Julie Pacorel-Mouttet
Photo Par Jeff Pachoud - Invité ce week-end du Lyon BD Festival, l'illustrateur argentin Liniers surprend ses compatriotes avec son humour subtil et son univers loufoque dans ses courtes BD publiées dans le grand quotidien La Nacion

Invité ce week-end du Lyon BD Festival, l'illustrateur argentin Liniers surprend ses compatriotes avec son humour subtil et son univers loufoque dans ses courtes BD publiées dans le grand quotidien La Nacion.

Avec ses "strips" de trois cases intitulés "Macanudo", où il alterne critique sociale, blagues bon enfant et poésie de l'absurde, Liniers déroute un peu les lecteurs du quotidien conservateur.

"Je suis un peu schizophrène avec Macanudo, tant j'ai créé de personnages", s'amuse le dessinateur caché sous une casquette, une épaisse barbe brune et de grosses lunettes. Enriqueta, petite fille solitaire, des pingouins naïfs, des lutins homosexuels, ou encore un super-héros "Capitaine Déjà Vu" se partagent ses crayons.

Le trait est très appuyé, les couleurs pastel, et le ton parfois déconcertant. "J'aime qu'il y ait plusieurs niveaux de lecture dans la BD, et parfois c'est vrai que ce n'est pas une histoire avec un début, une blague et une fin", commente-t-il.

"Les lecteurs s'énervent", raconte-t-il dans un sourire. "Ils disent: +oh, je ne comprends pas la blague+". Fan de Chaplin ou des Monty Pythons, Liniers raffole de l'absurde, qui n'est pas toujours apprécié en Argentine, avoue-t-il. "Mais Quino, le créateur de Mafalda, a aussi un humour décalé...", rappelle-t-il.

Après des études ratées de droit puis de publicité, Liniers a commencé à publier dans le quotidien Pagina 12, et collabore à La Nacion depuis 2002.

Le quotidien conservateur ne l'a jamais censuré, assure-t-il, la preuve: "mes lutins étaient homosexuels avant le vote du mariage gay par l'assemblée". Il avoue une intention politique voilée: "que les enfants des gens qui achètent la Nacion lisent mes BD et y trouvent une autre opinion..."

Un enfant solitaire

Né en 1973 à Buenos Aires, enfant "solitaire et lisant beaucoup", Liniers dévorait Mafalda, de son compatriote Quino, mais aussi Tintin et Astérix.

"J'ai commencé à dessiner à l'école, parce que je me suis rendu compte qu'on pouvait penser que je travaillais pendant ce temps", se souvient-il.

L'enfance, "période de la vie qui (l')intrigue beaucoup", imprègne tous ses "strips". "Tout est nouveau et tout semble magique quand on est enfant", s'exclame-t-il avec passion.

Longtemps, l'Argentin a puisé son inspiration dans sa mémoire, jusqu'à la naissance de sa première fille. Aujourd'hui, il attend sa troisième fille, et s'inspire chaque jour des découvertes de ses enfants.

"Un jour où il pleuvait, j'ai observé ma fille aînée, qui avait 4 ans, sauter de bonheur dans les flaques, alors que sa petite soeur de 2 ans était interloquée, choquée par la pluie, j'ai trouvé la scène très belle, et j'ai aussitôt pris des photos et des notes pour mes dessins", raconte-t-il.

Son contrat avec La Nacion lui impose une certaine rigueur et ne lui permet pas de "vivre comme un bohémien", comme il dit, mais Liniers sait trouver des astuces pour y déroger. "Quand ma première fille est née, je voulais prendre dix jours pour réfléchir, du coup, j'ai confié les dessins du Macanudo quotidien à d'autres dessinateurs", glisse-t-il, "Ça m'a permis de découvrir d'autres styles, gratuitement!"

Autre expérience audacieuse: pour la sortie du sixième volume de Macanudo, Liniers a dessiné lui-même à la main les couvertures des 5.000 premiers exemplaires.

Depuis 2005, l'auteur qui se décrit comme "très timide" monte régulièrement sur scène avec son ami Kevin Johansen, chanteur pop-rock, pour dessiner sur ses chansons. "A la fin, on fait des petits avions avec mes dessins qu'on lance dans le public", s'amuse-t-il.

Conscient d'avoir "beaucoup de chance" de pouvoir vivre de son art, Liniers déplore qu'en Argentine, bien que l'école de la BD soit "très forte", "on crie sur les toits qu'on lit Borges, mais pas qu'on lit des BD".

"En français on dit +bande-dessinée+, ça fait intellectuel, comme +nouvelle vague+, en espagnol c'est +historietas+, de +petites histoires+, ça en dit long..."

Grâce à ses "petites histoires", le jeune quadragénaire, qui, gamin, ne rêvait "pas plus loin que l'Uruguay", parcourt aujourd'hui le monde entier.