«Lumières»: la leçon africaine de Bernard Mouralis

Lumières, essais sur une vie est un récit autobiographique. Son auteur Bernard Mouralis (1), peu connu du grand public, a été un inoubliable professeur de lettres africaines, aujourd’hui retraité. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur l’Afrique littéraire et la littérature en général, Bernard Mouralis a fait l’essentiel de sa carrière universitaire en France, mais il a également enseigné dans les lycées et les universités africaines.

RFI : Comme l’on pouvait s’y attendre, l’Afrique occupe une place importante dans vos mémoires. Vous ne connaissiez pas le continent, mais vous le découvrez en débarquant au Sénégal au milieu des années 1960. Comment vous êtes-vous retrouvé en Afrique au jeune âge de 24 ans ?

Bernard Mouralis : Cela s’est fait très simplement. Après mes études, je sentais de plus en plus le besoin de changer de cadre de vie, de me déprendre du cadre intellectuel dans lequel j’avais grandi. En 1965, j’ai déposé un dossier auprès de l’administration pour partir à l’étranger en tant que volontaire du service national (VSN). En juin de la même année, on m’a informé que mon dossier avait été accepté et que j’étais affecté à partir de la rentrée en tant que professeur de lettres classiques au lycée Malick Sy à Thiès, au Sénégal. Au début, j’ai regretté de ne pas être nommé à Dakar, mais je me suis vite rendu compte qu’être enseignant dans une petite ville était une expérience formidable, parce que cela m’a permis d’entrer en contact avec l'intérieur même de l'Afrique. C’était, peut-être, moins prestigieux que ne l’aurait été un séjour de trois ans à Dakar, mais l’expérience fut - ô combien - riche en rencontres et découvertes.

En tant que spécialiste des littératures africaines, tout au long de votre vie vous avez eu beaucoup d’autres opportunités pour voir l’Afrique de près. Quel souvenir gardez-vous de ce premier contact ?

En débarquant au Sénégal dans les années 1960, j’ai découvert une Afrique indépendante. Je n'avais certes pas connu l'Afrique coloniale stricto sensu, mais j’étais sensible à l’affirmation de la liberté retrouvée. Cette affirmation ne passait pas par une quelconque manifestation d’orgueil national ou de fierté des Sénégalais d’avoir échappé à la tutelle du colonisateur, mais on peut parler d’une manière d’être, à la fois subtile et emphatique. J'ai surtout trouvé des hommes, des femmes, des jeunes qui réfléchissaient, qui cherchaient à donner un sens à leur vie. C’est peut-être cela qui m'a frappé le plus dans cette Afrique des indépendances.

Peut-on dire que c’est en partie cette rencontre avec de jeunes Africains soucieux de donner un sens à leur vie qui vous a conduit à appeler vos mémoires de ces années Lumières ?

Vous remarquerez qu’il s’agit de Lumières au pluriel. J'ai longtemps hésité sur le titre. Initialement, j’avais pensé à intituler le livre « Essais sur une vie », parce qu’il était conçu comme un recueil d’essais, mais finalement l’idée de « lumières », qui constitue le fil rouge des expériences que j’ai tentées de réunir dans ce livre, s’est imposée à moi. Parmi ces expériences, il y avait la lumière dans laquelle baignaient les paysages de mon enfance. J'ai grandi dans le sud de la Drôme, où on a la chance de vivre dans l’un des plus beaux paysages qui soient. En tant qu’enfant et adolescent, j’étais véritablement enivré de la lumière qui marquait de son enchantement les journées, quelle que fût la saison. Ces paysages lumineux, je les ai retrouvés plus tard dans certains pays comme la Grèce, mais aussi au Mali et au Sénégal. Les « lumières » dans le titre de mon livre renvoient aussi à la lumière des idées, de la littérature que m’ont transmise mes professeurs, souvent exceptionnels, que j’ai eu la chance d’avoir tout au long de mon cursus scolaire et universitaire.

Comment est né votre intérêt pour la littérature ?

En découvrant que la littérature crée des concepts, qui permettent justement de conceptualiser le monde, de porter un jugement plus rationnel sur le monde. Je donne dans le livre quelques exemples de romans qui m’ont bouleversé, dont le récit maritime de l’Américain Thomas Mayne-Reid, À la mer. C'est l'histoire d'un mousse qui s'embarque sur un bateau parce qu'il veut voyager, mais s’aperçoit chemin faisant qu’il est sur un bateau négrier. Il y a une course poursuite avec les Anglais, qui vont s'emparer du bateau, puisque la traite est interdite. Nous sommes dans les années 1840-1850. Soucieux d’accomplir une bonne action, le mousse libère les esclaves, sans se rendre compte qu’en les libérant, il les condamne à la mort certaine, car les esclaves se jettent à la mer qui est infestée de requins. C’est un dénouement terrible, qui pose la question de ce qu’est une bonne action. Ce dilemme entre le moral et la politique, j’en ai eu conscience très tôt. J’étais jeune, quand j’ai lu ce roman pour la première fois. Il m’avait bouleversé. Le souvenir de cette lecture continue de me bouleverser encore aujourd’hui. Vous sentez peut-être l'émotion dans ma voix...

Votre installation en Afrique vous a conduit à vous intéresser à la littérature africaine. Quels sont les premiers auteurs que vous avez lus ?

Avant de partir pour le Sénégal, je suis allé à la librairie Présence Africaine, rue des Écoles, à Paris, où je me suis procuré les premiers livres qui constituent aujourd’hui le noyau « historique » de ma bibliothèque. Parmi mes premiers achats se trouvaient notamment Nini Mûlatresse du Sénégal et Maïmouna d’Abdoulaye Sadji, L’enfant noir de Camara Laye, Le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Ville cruelle de Mongo Beti et L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Je me souviens d’avoir acheté aussi des livres de contes, de la poésie. En France, j’avais fait des études classiques. Je me trouvais en quelque sorte à la croisée des chemins.

Justement, pour un esprit formé par les études classiques, la découverte de la littérature africaine francophone, alors balbutiante, n’a-t-elle pas été un peu frustrante ?

Non, contrairement à la pratique courante dans le monde académique, je ne fais pas de hiérarchie entre les objets d’étude. À mes yeux, chaque objet a son éminente dignité et l'étude du roman africain n'est pas moins intéressante que celle du roman français. Je me suis aussi très vite écarté de la tendance dans les approches critiques de la littérature africaine consistant à voir dans les textes écrits par des auteurs africains une sorte de reflet de la réalité sociologique du continent. Tout comme les romanciers français ou américains, les Africains parlent toujours plus ou moins de la société dans laquelle ils vivent, mais ils ne la présentent jamais comme un pur reflet de cette réalité. Ils peuvent même être sévères avec elle. J'ai été frappé, dès le début, de voir la grande place que les auteurs africains accordent à l'individu, alors que, selon le discours convenu, en Afrique, l'individu disparaît au profit de la collectivité. Les romans africains traduisent souvent des expériences d’individus malheureux, en décalage avec leur société. Le suicide, la marginalisation des femmes sont des sujets majeurs de la littérature africaine moderne.

Quand vous arrivez en tant qu'enseignant au Sénégal, cinq ans après l’indépendance du pays, les manuels d’enseignement de la littérature étaient les mêmes qu’en France, mais vos élèves connaissaient bien la littérature africaine. Le président du Sénégal s’appelait alors… Léopold Sédar Senghor, un homme plutôt contesté dans les années 1960. Comment vos élèves percevaient-ils ce poète-président ?

Il y avait une certaine fierté d'avoir un président qui avait de la culture, ce qui n'était pas tout à fait le cas partout sur le continent. D'autre part, ils étaient sensibles à la poésie de Senghor, à sa réflexion sur la négritude. Sa poésie, comme on le sait, pouvait être extrêmement violente dans sa critique de la colonisation. Mes étudiants avaient la maturité pour comprendre que ce n'est pas parce que Senghor avait commis des erreurs politiques, notamment dans ses relations avec son Premier ministre Mamadou Dia, qu'il fallait condamner tout ce qu’il avait écrit. Que ce soit les étudiants du secondaire que j’avais en classe au lycée comme à l’École normale où j’ai également enseigné, ils faisaient bien la différence entre l’homme politique et le poète. Ce qui me frappait aussi chez ces jeunes, c’est qu’ils étaient extraordinairement sensibles à la beauté de la littérature, à l’originalité des idées véhiculées par les auteurs, à l’écriture. Quand ils faisaient des exposés ou lisaient des poèmes à haute voix devant toute la classe, il y avait sur leur visage une sorte de respect presque sacré pour le texte. Autre chose importante que j’ai découverte pendant ces années africaines, les élèves ne faisaient pas de distinction entre le monde européen et le monde africain. Ils vibraient à la beauté poétique de l’écriture, d’où qu’elle pouvait venir. En même temps, ils pouvaient avoir beaucoup de mépris pour les auteurs dont ils n’appréciaient pas les idées. Céline, par exemple, n'a jamais suscité beaucoup d'admiration chez ces jeunes, du moins pas chez ceux que j'ai connus.

Pourriez-vous revenir brièvement sur le grand succès que vous avez connu au lycée de Thiès avec Nerval ?

C’était sans doute l’un des moments les plus intenses de ma vie professionnelle. Je faisais un cours, devant une classe de 4e, au lycée Malick Sy de Thiès, sur la poésie du Malgache Rabearivelo. Par association d’images ou d’idées, je fus amené à réciter les premiers vers du célèbre poème de Nerval, « El desdichado » : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie… ». Dès ces deux premiers vers, les étudiants m’ont interrompu et ont réclamé que je leur dicte le poème en entier. La demande venait de toute la classe. Ils étaient subjugués par la puissance, la beauté du poème de Nerval. J'ai aussi eu un certain succès avec Corneille, suscitant des remarques du genre : « Monsieur, vous ne devriez pas faire étudier Corneille. Il est trop fort. Les poètes africains n’arrivent pas à écrire comme lui ! »

Quel rôle la découverte de l’Afrique et de sa littérature a-t-elle joué dans cette genèse de soi qui est le thème de ce livre ?

Un rôle essentiel, je dirais. Je pense que l'Afrique a élargi ma connaissance du monde et de la vie. Elle m’a appris à placer la recherche de la beauté, de la poésie plus haut que tout. Plus généralement, ce que j’ai découvert en dialoguant avec les jeunes Africains, garçons et filles, c'est que les hommes ne sont pas faits pour s'affronter, ils sont faits autant qu'ils le peuvent pour communier dans quelque chose qui les dépasse. Je crois beaucoup que chaque fois qu'on peut établir de nouvelles solidarités entre les hommes et les femmes des différents pays du monde, il y a un petit progrès qui se fait. Cela peut paraître ringard, dépassé, mais c’est essentiellement la leçon que j’ai retirée de mon expérience africaine.

(1) La réflexion sur la littérature africaine et sur la mémoire coloniale de Bernard Mouralis en cinq titres :

- Les contre-littératures, Paris, PUF, 1975 ;

- L’œuvre de Mongo Beti, Editions Saint-Paul, collection « Les Classiques africaines », Issy-les-Moulineaux, 1981 ;

- V.Y. Mudimbe ou le Discours, l’Ecart et l’Ecriture, Paris, Présence Africaine, 1988 ;

- République et colonies. Entre histoire et mémoire : la République française et l’Afrique, Paris, Présence Africaine, 1999 ;

- L’illusion de l’altérité. Essais de littérature africaine, Paris, Champion, 2007.

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