"Lulu du Morvan", pasionaria des forêts

"Je ne lâcherai pas": à 81 ans, dont plus de 40 de lutte, Lucienne Haèse, affectueusement surnommée "Lulu du Morvan", se bat toujours pour sauver la forêt traditionnelle de la monoculture des épicéas.

Figure historique de l'écologie, "Lulu" est connue pour avoir fondé, en 2003, le premier groupement de France permettant à des citoyens de racheter des forêts menacées et de les gérer de manière durable. Réunissant 1.100 associés, propriétaires de 370 ha, le groupement a largement essaimé en France. "On peut en être fier", lance Lulu.

Aujourd'hui, avec le poids des ans, son allure est devenue frêle. Et un staphylocoque qui a failli l'emporter en 2019 l'oblige désormais à s'appuyer sur des cannes.

Mais ce petit bout de femme au regard bleu intense et déterminé n'a rien perdu de la révolte qui s'est emparée d'elle un jour de randonnée, dans les années 1970: "j'ai vu qu'ils coupaient les feuillus et plantaient des résineux à la place. Ca m'a choquée! Depuis, je n'ai jamais décoléré".

On détruisait les chênes, hêtres et autres châtaigniers majestueux pour planter des épicéas "plus rentables". Surtout, on arasait la forêt qui avait sauvé Lucienne dans son enfance.

Un père ouvrier, une mère orpheline et cinq frères et sœurs: "on était une famille nombreuse pauvre mais j'ai eu une enfance formidable parce que j'avais la forêt de Montmain", qui jouxte le petit village de Couhard (Saône-et-Loire) où "Lulu" est née le 5 juin 1941.

Sa cour de jeu, c'étaient les arbres et la cascade de Brisecou, où les écrevisses n'avaient pas encore disparu. Dans "les matins brumeux, quand les oiseaux se réveillaient", la petite fille allait couper du bois avec son père.

Mais à 12 ans, le paradis s'envole: "On a dû déménager dans un HLM en ville, à Autun. Et à l'école, je me retrouvais avec des enfants de bourgeois qui disaient : +s'ils n'avaient pas tant de gamins, ils seraient moins pauvres+".

Cette "adolescence difficile" va forger son caractère de battante. Devenue adulte, elle quitte le Morvan pour suivre son mari en région parisienne mais "ne baisse pas les bras". Pendant dix ans, elle suit des cours du soir et décroche un certificat de comptable.

"C'est la preuve qu'on peut s'en sortir si on bosse. C'est comme l'écologie: un combat".

Car rien ne l'abat, Lulu: la mort de son mari d'une maladie dégénérative, il y a 8 ans; la misogynie quand elle devient la première cheffe comptable de son entreprise; le mépris des exploitants qui voient en elle une "écolo-petits-oiseaux".

"On se foutait de nous", dit-elle en se remémorant ses premières participations aux commissions forestières.

- Mère Courage de la forêt -

Après son retour dans le Morvan, en 1979, Lulu devient le poil à gratter des exploitants forestiers, "asticotant" élus et responsables, comme elle dit, en Mère Courage de la forêt.

"On ratiboise pour planter du pin Douglas qui se vend trois fois plus cher et pousse trois fois plus vite", mais qui est très pauvre en biodiversité, résume Lulu.

Jadis marginaux, les résineux représentent déjà 47% des 155.000 hectares de forêts du Morvan. "Dans 30 ans, ce sera une usine à bois", dit-elle.

Sur le vieux canapé de son bureau tapissé de toiles d'araignée - "ici, elles sont les bienvenues" -, les dossiers jaunis et les coupures de presse en noir et blanc témoignent d'une vie dédiée au militantisme: "Je vois tout ce qu'on a fait, mais on en est toujours au même point".

"Pourtant, on sait qu'on peut faire autrement", assure Lulu. Elle en veut pour preuve la gestion durable exercée au sein du "Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan", qu'elle a fondé pour racheter des forêts en péril.

"On prouve que ce n'est pas un truc de bobos. On ne met pas la forêt sous cloche: nous aussi, on coupe des arbres mais de manière durable", dit-elle.

En vieillissant, Lulu n'a rien perdu de sa capacité d'indignation. "Mais j'ai moins d'énergie", reconnaît-elle pour expliquer pourquoi elle a laissé la co-gérance du Groupement forestier et la présidence de l'association Autun Morvan Écologie.

Mais je "reste militante", dit-elle. "Je ne lâcherai pas".

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