L'Ukraine et les Etats-Unis, alliés "contre Hitler et Staline" pendant la Seconde Guerre mondiale ? Attention à ce montage ciblant la porte-parole de la Maison-Blanche

Dans des publications partagées sur les réseaux sociaux en mai 2024, des internautes accusent la porte-parole de la Maison Blanche, Karine Jean-Pierre, de réécrire l'histoire de la Seconde guerre mondiale. A en croire ces messages, qui s'appuient sur la vidéo d'un échange entre la porte-parole et un journaliste, elle aurait affirmé que les Etats-Unis et l'Ukraine ont combattu ensemble contre Hitler et Staline. Mais cette séquence est un montage reposant sur une piste audio modifiée et sur un détournement d'images d'une conférence de presse, qui portait  en réalité sur la situation humanitaire à Gaza. Karine Jean-Pierre n'a jamais tenu ces propos sur la Seconde guerre mondiale, comme l'AFP a pu le vérifier dans la séquence d'origine, et comme l'a confirmé la Maison Blanche. 

"L'attachée de presse de la Maison Blanche a déclaré que les États-Unis et l'Ukraine ont combattu ensemble contre Hitler et Staline", "Madame Karine Jean-Pierre a déclaré que pendant la Deuxième Guerre mondiale les États-Unis étaient venus à l’aide de l’Ukraine qui se battait contre une coalition Hitler-Staline" : dans des publications partagées sur Facebook (1, 2) et sur X  (ex-Twitter) - 3, 4 - en mai 2024, des internautes prêtent de tels propos, historiquement inexacts, à la porte-parole de la Maison Blanche.

<span>Captures d'écran réalisées sur X (ex-Twitter), à gauche, et sur Facebook (à droite), le 13 mai 2024. </span>
Captures d'écran réalisées sur X (ex-Twitter), à gauche, et sur Facebook (à droite), le 13 mai 2024.

Nombre de ces messages dénoncent au passage une forme de "révisionnisme américain" ou une "version singulière de l'histoire" puisqu'en réalité l'Union soviétique -qui comprenait l'Ukraine- faisait partie, à compter de 1941, de la coalition militaire composée également du Royaume-Uni et des Etats-Unis pour lutter contre le IIIe Reich, l'Italie et le Japon).

La position de Staline jusqu'en 41 était radicalement différente puisqu'avait été signé en 1939 un pacte de non-agression avec Berlin, le "Pacte germano-soviétique" ou "Pacte Molotov-Ribbentrop". L'accord vole en éclat en juin 41 lorsqu'Hitler se lance à l'attaque de l'Union soviétique: c'est l'opération Barbarossa.

Certains internautes s'appuient, en guise de preuve, sur un prétendu extrait vidéo de l'échange qui aurait eu lieu entre Karine Jean-Pierre et un journaliste lors d'une conférence de presse.

Dans cette séquence de moins de trente secondes, sous-titrée en russe, le journaliste Andrew Feinberg (lien archivé), correspondant à la Maison Blanche du journal britannique The Independent, semble affirmer que l'Ukraine a des "opinions divergentes" sur l'idéologie nazie, puis demander à Karine Jean-Pierre : "Pourquoi ne condamnons-nous pas les manifestations ukrainiennes [de nazisme] et continuons-nous de soutenir [l'Ukraine]?"

Toujours dans cet extrait - qui circule également en russe sur Telegram, en anglais et en espagnol sur X -, la porte-parole semble alors lui répondre : "Il y a 79 ans, les Etats-Unis et nos alliés ukrainiens ont joint leurs forces pour combattre les régimes oppressifs d'Hitler et de Staline. Bien que Berlin soit aujourd'hui notre allié, la menace en provenance de l'Est reste d'actualité. C'est pour cette raison que nous sommes déterminés à continuer de soutenir l'Ukraine pleinement, de quelque manière que ce soit."

Ces propos, qui sont aussi prêtés à Karine Jean-Pierre sur une chaîne Telegram pro-Kremlin, ont en outre fait l'objet d'une reprise critique par Xavier Moreau, un homme d'affaires installé en Russie - et soutien connu du Kremlin -, sur la version française de la chaîne russe RT.

Mais comme l'AFP a pu le vérifier, la séquence vidéo de l'échange entre Karine Jean-Pierre et le journaliste Andrew Feinberg est un montage reposant sur une fausse piste audio. Celle-ci leur prête à tous les deux des propos qu'ils n'ont jamais tenus, laissant notamment penser que Karine Jean-Pierre réécrit l'Histoire. 

La séquence tronquée s'appuie par ailleurs sur un assemblage de différentes images d'une conférence de presse portant notamment sur la situation humanitaire à Gaza, dans le cadre de la guerre entre Israël et le Hamas, déclenchée par ce dernier le 7 octobre 2023 lors d'une attaque sans précédent sur le sol israélien, qui a entraîné le massacre de 1.170 personnes, essentiellement des civils, selon un bilan de l'AFP à partir de données officielles israéliennes, et entraîné les représailles d'Israël, dont la vaste opération militaire à Gaza a fait plus de 35.000 morts, majoritairement des civils, selon le dernier bilan en date du Hamas.

Une piste audio manipulée

Joint par l'AFP le 9 mai 2024, Hany Farid (lien archivé), expert en investigation numérique à l'Université de Californie, à Berkeley, explique qu'un outil conçu pour distinguer les voix générées artificiellement de voix authentiques a catégorisé les propos censés avoir été tenus par Karine Jean-Pierre et par Andrew Feinberg comme étant tous les deux générés par intelligence artificielle.

Le spécialiste a également indiqué à l'AFP qu'un autre outil permettant de mesurer la synchronisation entre la parole et le mouvement des lèvres a conclu que cette séquence était fausse, ce qui est selon lui concordant avec des "éléments visuels probants" d'une manipulation : "Je suis convaincu qu'il s'agit d'un 'deepfake' de synchronisation [des lèvres avec la parole], recourant à des voix générées par intelligence artificielle".

Une recherche d'image inversée sur cette vidéo permet en outre de constater qu'elle détourne une séquence filmée lors d'une conférence de presse tenue à la Maison Blanche le 7 mai 2024 (lien archivé).

<span>Capture d'écran réalisée sur Facebook le 9 mai 2024. </span>
Capture d'écran réalisée sur Facebook le 9 mai 2024.
<span>Capture d'écran réalisée sur YouTube le 9 mai 2024. </span>
Capture d'écran réalisée sur YouTube le 9 mai 2024.

Dans l'extrait d'origine - ainsi que dans la retranscription de cette conférence de presse (lien archivé) -, Andrew Feinberg interrogeait Karine Jean-Pierre sur la situation humanitaire à Gaza et notamment sur la fermeture de points de passage à Kerel Shalom et de Rafah, dans le sud d'Israël : "La Maison Blanche prévoit-elle de convaincre, de cajoler ou de faire pression sur Israël afin d'autoriser un flux régulier d'aide dans la bande de Gaza, sans se contenter de le demander gentiment?"

La porte-parole de la Maison Blanche lui avait alors répondu que, si de l'aide humanitaire avait bien pu être acheminée dans la zone au cours des dernières semaines, il était "inacceptable que ces deux points de passage [restent] fermés".

Les images montrant Karine Jean-Pierre dans la vidéo détournée sont quant à elles tirées d'un autre passage de la conférence de presse (lien archivé), au moment où elle répondait à des questions sur l'Otan, comme on peut le voir en comparant sa gestuelle - notamment la position de ses mains - dans les deux vidéos.

<span>Capture d'écran réalisée sur Facebook le 9 mai 2024. </span>
Capture d'écran réalisée sur Facebook le 9 mai 2024.
<span>Capture d'écran réalisée sur YouTube le 9 mai 2024. </span>
Capture d'écran réalisée sur YouTube le 9 mai 2024.

Il n'a donc jamais été question ni d'Hitler, ni de Staline au cours de cette conférence de presse.

"Cet échange n'a pas eu lieu", a confirmé Andrew Bates, porte-parole adjoint de la Maison Blanche à l'AFP, le 9 mai 2024, Andrew Feinberg ayant pour sa part indiqué que cet extrait était "complètement faux".

La "dénazification" de l'Ukraine, une rhétorique du Kremlin historiquement trompeuse

La tonalité des publications relayant la vidéo manipulée font écho à la rhétorique du Kremlin, répétée depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, en février 2022, selon laquelle l'Ukraine serait acquise à l'idéologie nazie.

Dès le 24 février, jour de l'invasion du pays par la Russie, Vladimir Poutine présentait ainsi cette "opération militaire" comme une lutte pour "la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine".

Un argumentaire réfuté par plusieurs spécialistes interrogés en mars 2022 par l'AFP, ces derniers estimant que si des mouvements ultra nationalistes sont actifs dans le pays, notamment dans l'armée, ils restent "minoritaires" et marginalisés au niveau politique.

Le rapprochement fait par Vladimir Poutine entre le pouvoir en Ukraine et l'idéologie néonazie n'est cependant pas nouveau, selon les experts interrogés par l'AFP.

"C'est entre 2005 et 2007 que les Russes vont commencer à bâtir progressivement leur narratif disant que l'Ukraine soutient le néonazisme", avait notamment indiqué Adrien Nojon, chercheur à l’Inalco, spécialiste de l’Ukraine et de l’extrême-droite post-soviétique (lien archivé), à l'AFP en mars 2022.

Cette rhétorique du Kremlin évoque l'entreprise d'élimination des Juifs en Ukraine mise en place par l'Allemagne nazie et à laquelle ont collaboré des Ukrainiens lors de la Seconde Guerre mondiale, alors que le pays faisait partie de l'URSS.

Durant les deux années d'occupation allemande en Ukraine, des dizaines de milliers de personnes juives ont ont été tuées et la quasi-totalité de la communauté juive de Kiev a été déportée vers des camps de travaux forcés et de concentration.

"Une frange du nationalisme ukrainien a collaboré en pensant que l'Allemagne accorderait à l'Ukraine l'indépendance si elle sortait victorieuse de la guerre", détaillait à l'AFP en mars 2022 Jean-Yves Camus (lien archivé), spécialiste de l'extrême-droite en Europe, à l'AFP en mars 2022.

"Leur objectif était de bâtir un Etat ukrainien indépendant qui pourrait exister dans l'Europe dominée par l'Allemagne, puisque pour les Ukrainiens, l'URSS était vraiment l'ennemi mortel qui avait privé l'Ukraine de son indépendance en 1920", avait détaillé à l'AFP Adrien Nonjon.

"Ces phénomènes sont restés très limités", avait toutefois nuancé Anne de Tinguy (lien archivé), chercheuse au CERI-Sciences po et professeur des universités émérite à l'Inalco, spécialiste des relations entre l'Ukraine et la Russie.

"Une grande partie des soldats ukrainiens a combattu les nazis aux côtés de l'armée rouge, ce qui est aujourd'hui passé sous silence", avait noté de son côté Alexandra Goujon (lien archivé), maître de conférences en Sciences politiques à l’université de Bourgogne et auteure de L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 11 janvier 2024 à Riga, en Lettonie.
GINTS IVUSKANSAFP

Le rôle de l'URSS dans la Seconde Guerre mondiale, un argument politique pour Vladimir Poutine

2 à 3 millions de soldats ukrainiens combattant pour l'armée rouge ont péri face celle d'Hitler, tout comme 3 à 5 millions de civils, avait rappelé à l'AFP en septembre 2022 Anton Drobovytch, directeur de l'Institut national de la mémoire (lien archivé).

Dans la nuit du 23 et 24 février 2022, Volodymyr Zelensky s'était ainsi adressé, en russe, aux Russes dans une vidéo à quelques heures des premières frappes : "On vous dit qu’on est des nazis, mais un peuple qui a donné plus de 8 millions de vie pour vaincre le nazisme, peut-il soutenir le nazisme ? Et comment puis-je être un nazi, moi ? Dites ça à mon grand-père qui a passé toute la guerre dans l’infanterie de l’armée soviétique et qui est mort colonel dans l’Ukraine indépendante?"

Le 9 mai 2022, jour de célébration, en Russie, de la victoire dans la Seconde Guerre mondiale, le président ukrainien avait en outre affirmé que l'Ukraine ne laisserait pas la Russie "s'approprier la victoire sur le nazisme" en 1945.

La Russie, qui a perdu 20 millions des siens face à l'armée d'Hitler durant ce qu'elle appelle la "Grande Guerre patriotique", met l'accent sur ce sacrifice fédérateur : une frange écrasante de la population considère que les alliés anglo-saxons exagèrent leur rôle dans la défaite nazie, tout en dénigrant celui de l'Union soviétique et de Staline.

Vladimir Poutine a d'ailleurs fait depuis des années de la lutte contre "la falsification de la vérité historique" un élément central de son discours sur le patriotisme et la puissance russe face à l'ennemi occidental. Quitte à nier les implications du pacte germano-soviétique de 1939 qui a abouti au partage de la Pologne, et l'invasion des pays baltes par l'Armée rouge.

Parallèlement, il affirme que la Russie est face à une menace existentielle, celle d'être éradiquée par l'Otan, qui n'a cessé de s'élargir vers les frontières russes depuis la chute de l'URSS.

Si la Russie est invitée aux célébrations du 80e anniversaire du Débarquement en Normandie, début juin, au nom de sa contribution à la victoire sur l'Allemagne nazie, ce n'est pas le cas de Vladimir Poutine en raison de la "guerre d'agression" russe en Ukraine, ainsi que l'a annoncé mi-avril l'organisateur des commémorations.