L'Ouzbékistan, principal vivier de djihadistes en Asie centrale

À Tachkent en Ouzbékistan. Des millions d'Ouzbeks ont quitté leur pays ces dernières années, fuyant le chômage, le contrôle des moeurs et le muselage de la dissidence. Des centaines d'entre eux ont gonflé les rangs du groupe Etat islamique, quand d'autres se tournent vers l'islam radical dans leur pays d'accueil. /Photo d'archives/REUTERS/Valeriy Kharitonov (Reuters)

par Andrew Osborn et Olzhas Auyezov

MOSCOU/ALMATY (Reuters) - Des millions d'Ouzbeks ont quitté leur pays ces dernières années, fuyant le chômage, le contrôle des moeurs et le muselage de la dissidence. Des centaines d'entre eux ont gonflé les rangs du groupe Etat islamique, quand d'autres se tournent vers l'islam radical dans leur pays d'accueil.

Sayfullo Saipov, un immigrant ouzbek de 29 ans accusé d'avoir tué huit personnes dans l'attentat de New York mardi, a choisi la seconde voie, se radicalisant après avoir rejoint l'Occident.

Selon la police américaine, l'auteur présumé de l'attaque la plus meurtrière commise à New York depuis le 11-Septembre aurait suivi les instructions de l'EI sur internet avant de passer à l'action.

Des ressortissants ouzbeks ont été impliqués dans trois autres attentats islamistes cette année: l'attaque contre une boîte de nuit d'Istanbul qui a fait 39 morts dans le nuit du Nouvel An, l'attentat à la bombe contre le métro de Saint-Pétersbourg où 14 personnes au moins ont été tuées en avril et, le même mois, l'attaque au camion-bélier dans un quartier piéton de Stockholm, fatale à quatre personnes.

Ces derniers avaient rejoint l'EI sur le front en Irak et en Syrie. Au total, l'organisation terroriste compterait plus de 1.500 combattants ouzbeks, selon un rapport du Soufan Center publié en octobre, ce qui en fait le plus grand vivier de l'EI en Asie centrale.

UN ISLAM CONTRÔLÉ

Les experts de l'Ouzbékistan s'accordent pour dire que les cas comme Sayfullo Saipov font partie d'une "génération oubliée" d'hommes ayant quitté l'ancienne république soviétique dans l'espoir d'une vie meilleure.

Ces jeunes, dépourvus d'éducation religieuse et souvent désarmés en arrivant dans leur pays d'accueil, ont des difficultés à assimiler une nouvelle langue, une nouvelle culture, ce qui a pu les conduire vers l'islam radical.

Joint mercredi par téléphone, un des compatriotes de Saipov, qu'il a fréquenté dans l'Ohio, a ainsi affirmé que l'auteur présumé de l'attentat de New York s'était intéressé à la religion après son arrivée aux Etats-Unis.

"Il est devenu religieux sur un coup de tête", a ajouté Mirrakhmat Muminov, un chauffeur routier établi à Stow, dans l'Ohio, actif au sein de la communauté ouzbèke aux Etats-Unis. "Il s'est mis à étudier la religion aux Etats-Unis."

Sayfullo Saipov vivait auparavant à Tachkent, la capitale de l'Ouzbékistan, où la pratique de l'islam est strictement contrôlée par les autorités qui redoutent l'émergence de mouvements musulmans radicaux.

L'Etat ouzbek a une approche plus tolérante depuis l'arrivée au pouvoir, fin 2016, de Shavkat Mirziyoyev, à la mort de son prédécesseur, l'ancien président Islam Karimov, qui a régné d'une main de fer pendant plus de 20 ans.

En septembre, les autorités ouzbèkes ont ainsi retiré les noms de 16.000 personnes d'une "liste noire" qui contenait 17.000 suspects de radicalisme religieux - le pays compte 32 millions d'habitants - afin de les "intégrer dans la société et de les éduquer", selon le chef de l'Etat.

TENSIONS ETHNIQUES AVEC SES VOISINS

De tels changements réduisent les risques de fuites à l'étranger ou de radicalisation, mais sont arrivés trop tard pour les djihadistes comme Sayfullo Saipov.

Beaucoup d'Ouzbeks ont fui le pays par désespoir, devenant des travailleurs à moindre coût ou sans emploi en Russie ou dans les pays occidentaux. Ces derniers sont les plus à mêmes de se tourner vers l'islam radical.

Environ cinq millions d'Ouzbeks ont émigré vers la Russie ces dernières années, souligne Steve Swerdlow, spécialiste de l'Asie centrale pour Human Rights Watch.

"Le processus de radicalisation se déroule en dehors de l'Ouzbékistan", explique-t-il. "Ces personnes radicalisées sont souvent seules, loin de chez elles, ce sont des marginaux qui se sentent détachés de leur communauté."

Un profil qui correspond au portrait de Saipov dressé par Muminov, celui d'un homme ayant du mal à s'intégrer aux Etats-Unis, ayant peu d'amis et s'exprimant mal en anglais. "Il était en retrait, nerveux, parfois agressif. Parce qu'il était seul, il vivait dans son propre monde et n'était pas très populaire", dit-il.

L'Ouzbékistan n'a plus été touché par des attentats islamistes depuis 2004, quand des kamikazes se sont fait exploser aux ambassades des Etats-Unis et d'Israël à Tachkent.

Mais des tensions ethniques s'embrasent parfois dans la vallée de Ferghana, à la frontière entre l'Ouzbékistan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. En 2010, des dizaines de personnes sont mortes dans des affrontements ethniques dans la partie kirghize de la vallée.

(avec Jonathan Landay à Washington; Arthur Connan pour le service français)

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