Qui sont les Loups gris, ces nationalistes turcs qui défilent en France ?

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Des manifestations tendues ont récemment été organisées par des militants pro-Turcs, en réponse à des rassemblements arméniens en France. Parmi ces manifestants, certains se revendiquent des Loups gris, une organisation liée au MHP, le parti ultranationaliste turc, allié du président Recep Tayyip Erdogan.

Après une rixe sur l'autoroute A7 et une manifestation à Décines-Charpieu, près de Lyon, Dijon a été le théâtre d’une nouvelle provocation d’extrémistes turcs, jeudi 29 octobre, en plein couvre-feu et quelques heures après l’attentat de la Basilique Notre-Dame de l'Assomption, à Nice.

De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent plusieurs dizaines d’identitaires turcs marcher dans les rues de Dijon aux cris d'"Allah Akbar" avant d’être dispersés par les forces de l’ordre.

Ce défilé musclé visait principalement la communauté arménienne, en raison du conflit qui oppose Erevan à Bakou, que la Turquie soutient, dans la région du Haut-Karabakh. Les récentes tensions diplomatiques entre la France et le gouvernement Erdogan ont également pu attiser la colère de ces militants xénophobes et anti-européens dans l’Hexagone.

De l’extrême droite à l’extrême gauche, la classe politique française a unanimement condamné ces nouvelles manifestations à l'instar du maire socialiste de Dijon, François Rebsamen.

Dans un communiqué, le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) s’est indigné d’une "chasse aux Arméniens" déclenchée par "plusieurs centaines" de Loups gris.

Un passé violent

Créé à la fin des années 1960 par le colonel Alparslan Türkes, les Loups gris sont à l’origine la branche paramilitaire du MHP, un parti néo-fasciste et ultra-nationaliste. Il sont connus pour leurs actions violentes dans les années 1970, en pleine Guerre froide, contre des intellectuels et des mouvements communistes ou d’extrême gauche.

En 1981, l’un de ses membres tente d’assassiner le pape Jean-Paul II sur la place Saint-Pierre au Vatican.

"Dans les années 1990, les Loups gris sont associés à l’État profond en Turquie : des réseaux clandestins qui ont infiltré l’appareil d’État regroupant militants d’extrême droite, anciens militaires, et membres de la mafia", affirme Didier Biillon, directeur adjoint de l’Iris.

Aujourd’hui, les Loups gris sont une organisation légale en Turquie. Ils peuvent être assimilés "plus ou moins à une association de jeunesse liée au MHP, le parti d’extrême droite allié de l’AKP", explique Elise Massicard, chercheuse à Sciences Po.

Si les Loups gris ne peuvent plus aujourd’hui être qualifiés d’organisation paramilitaire, leur passé violent n’est pas totalement révolu. "Quand il y a des basses besognes à faire ou qu’il faut montrer les muscles, c'est eux qui sont au premier plan", assure Elise Massicard.

Bien implanté en Autriche et en Allemagne, les Loups gris seraient beaucoup moins nombreux en France malgré la présence d’un noyau dur dans la région de Lyon. "Il ne faut pas exagérer leur importance", prévient Didier Billion. "Cela reste un petit groupuscule mais capable notamment dans une période d’extrême tension de rassembler quelques jeunes radicalisés qui veulent en découdre avec la France".

"Incitation à la haine"

Ce n’est pas la première fois que les Loups gris font parler d’eux en France. Déjà, en juillet dernier, une escouade de jeunes Franco-Turcs s’était illustrée dans des échauffourées lors d’une manifestation pro-arménienne à Décines, dans la banlieue de Lyon.

À la suite de ces événements, un extrémiste pro-turc, Ahmet Cetin, a été jugé mi-septembre à Bourg-en-Bresse pour "incitation à la haine". En cause : une vidéo vue plus de 13 000 fois : "que le gouvernement (turc) me donne une arme et 2000 euros et je ferai ce qu'il y a à faire où que ce soit en France" affirmait-il en soulignant qu'à Marseille il y avait "trop de pro-PKK, trop d'Arméniens".

À l’image, derrière Ahmet Cetin, plusieurs hommes encagoulés accomplissant le geste de ralliement des Loups gris : le pouce, le majeur et l’annulaire joints, l’index et l’auriculaire dressés pour former le profil et les oreilles d’un loup.

Ahmet Cetin, qui occupait alors des fonctions nationales au sein du Conseil pour la justice l’égalité et la paix (Cojep), une ONG d’obédience islamiste turque, a nié pendant son procès appartenir aux Loups gris.

Dans l’ombre du pouvoir

"Il y a un regain d’activisme des nationalistes turcs en France. C’est peut-être lié au fait que le MHP est dans la coalition gouvernementale au pouvoir depuis 2018. Avant la situation était peut-être moins porteuse", analyse Elise Massicard.

Selon la chercheuse, il est peu probable que les Loups gris soient directement instrumentalisés depuis Ankara contrairement aux affirmations de certains responsables de la communauté arménienne car "Erdogan a déjà en France plusieurs relais d’influence officiels".

L’un des principaux vecteurs de cette influence est le Ditib, acronyme d’Union turco-islamique des affaires religieuses, une administration placée sous l’autorité du président qui gère les lieux de culte à l’étranger. "Il y a un activisme très fort de ce point de vue-là et son budget a beaucoup augmenté sous Erdogan".

"Cependant, ce n’est pas impossible qu’il y ait une forme de tolérance de la part du pouvoir des actions des Loups gris. Erdogan assume une stratégie de la tension donc cela peut être toléré, voire discrètement encouragé".