Louis Witter, photojournaliste et «petit caillou dans la chaussure» de l'État à Calais

Louis Witter est un photojournaliste indépendant français. Baroudeur et débrouillard depuis son lycée, il s'impose petit à petit comme un spécialiste de l'exil et des migrants, de l'Irak à la ville de Calais, en France, en passant par Ceuta ou la Hongrie. À 26 ans, le jeune homme assume sa rage au ventre et sa liberté d'informer.

Le jeune photojournaliste attend sur une terrasse d'un troquet parisien, casquette vissée sur la tête, son manteau d'aviateur en moumoute sur le dos, bien trop chaud pour l'époque. Un appareil photo argentique se prélasse au soleil. Il se réchauffe à la même vitesse que sa bière, pendant que son propriétaire nous accueille. Louis Witter est rentré pour quelques jours à Paris voir sa famille, avant de repartir couvrir le travail des associations à Calais, dans le nord de la France, où affluent tous les jours des migrants qui espèrent atteindre l'Angleterre. Une des nombreuses frontières qu'il a couvertes en dix années de terrain.

Plongée dans l'intolérance

Parti du sud de la France à 16 ans avec son père militaire et sa famille pour vivre à Paris, Louis découvre la ville lumière… et ses lacrymogènes. Pas plus passionné que ça par sa terminale, le lycéen sèche régulièrement les cours pour couvrir les manifestations contre l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe, qui prennent de l'ampleur. « J'ai vécu dans des endroits où je pouvais rencontrer quelques fachos. J'avais vraiment envie de comprendre comment du jour au lendemain tu deviens aussi intolérant envers les gens, ce qui te pousse à vouloir interdire à deux personnes de te marier. Et en général, ça allait de pair avec un racisme énorme », décrit-il, cigarette au bec, l'air blasé.

Ses photos lui valent d'être finaliste du concours du meilleur photoreportage étudiant de Paris Match. Il n'emporte pas le prix, mais gagne la haine de certains militants d'extrême droite, qui l'attendent en bas de chez lui pour le menacer et lui demander de supprimer ces photos.

Sur les routes de l'exil

Un bac littéraire dans le blouson (« que j'ai eu très moyennement, même très très très moyennement »), le jeune homme entre en école de journalisme. C'est là qu'il découvre les campements de réfugiés de Marx Dormoy, au nord de Paris : « La réponse de la mairie de Paris et la réponse du préfet de l'époque et du gouvernement, qui était un gouvernement de gauche, était très répressive : on arrive à 6h, et on expulse ces gens-là de leur tente, sans proposition de relogement, sans rien. Je ne comprenais pas ce qu'il se passait. »

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Avec l'argent tiré de la vente de quelques tirages photos, il prend la voiture de sa grand-mère et part pour un périple de 6 000 kilomètres sur les routes de l'exil, avec un ami caméraman. Il a 20 ans, et découvre qu'en Serbie, en Hongrie, en Autriche ou en Allemagne, les conditions d'accueil des migrants sont différentes, mais jamais positives. « Je me suis rendu compte que les pays européens n'accueillaient pas de la même manière, mais que dans tous les cas ils accueillent très mal, il n'y a pas d'ouverture sur ce sujet-là d'une Europe qui pourtant dans son discours se dit terre d'accueil. »

Débrouillardise précaire

Alors le jeune étudiant en journalisme bouge, au maximum. Ses yeux s'animent, ses bras s'agitent quand il raconte ses pérégrinations. En novembre 2015, il part sans prévenir son école en Irak avec deux camarades rencontrer les Kurdes qui ont repris un territoire occupé par l'auto-proclamé État islamique (EI). Un mois de préparation à contacter des correspondants et les Kurdes en France pour obtenir des laissez-passer. L'expérience le conforte dans son désir de rencontres, même s'il a conscience de la dangerosité de sa démarche : « Je me rends bien compte de l'immaturité de la démarche, dans le sens où tu pars à 20 piges… Les récits n'étaient pas forcément construits, on a plein de photos et de textes qui racontent plein de petites choses, mais on n'avait pas d'histoire à proprement parler sur ce camp-là. » Aujourd'hui, c'est lui que l'on contacte pour intervenir auprès de jeunes journalistes en herbe, pour éviter qu'ils ne partent sur le terrain sans précautions.

L'année d'après, toujours à l'école, il filme des migrants qui occupent un ferry à Calais. Ses images sont reprises par des grandes chaînes de télévision. La somme permet au photojournaliste en formation de partir en stage cinq mois au Liban, sans avoir à se préoccuper de travailler à côté. Après son école, Louis part deux ans au Maroc pour devenir correspondant. Il se rend à Ceuta, l'enclave espagnole sur le continent africain.

Là-bas, il photographie et échange avec des migrants jeunes, isolés : « Ils vivaient dans une misère totale, avaient entre 12 et 17 ans... Des minots qui tombent dans la colle, d'autres qui cherchent des petits boulots, d'autres encore qui cherchent à aller en Europe, des minots qui ont encore leurs cartables sur le dos… ça m'a fait me poser beaucoup de questions sur nos conditions d'accueil. » Finalement, il revient en urgence, faute de ressources : le photojournalisme paie mal, les photos souvent rémunérées des mois après publication. Le coronavirus n'aide pas.

Les migrants dans l'objectif

Alors à son retour du Maroc, Louis Witter enchaîne les aller-retour à Calais, qu'il avait déjà couverte avant de partir au Maroc. Finalement, c'est là-bas qu'il se fait sa place, au milieu de cette « ville dans la ville », de ces migrants qui tentent désespérément d'atteindre la côte d'en face. Le pic de la crise migratoire de 2016 est passé, le bidonville est évacué et les grands médias ont délaissé Calais pour s'intéresser à d'autres actualités. Mais les policiers patrouillent toujours, arrêtent régulièrement les associations pour les contrôler et évacuent toutes les 48 heures une partie des migrants parsemés dans des campements ici et là, qui reviennent inlassablement, malgré la fatigue et la faim, malgré le sommeil perturbé.

C'est lui et son collègue Simon Hamy qui prouvent que des tentes de migrants sont lacérées par des travailleurs de compagnies de nettoyage encadrées par les policiers. Mais le ministre de la Justice français et celui de l'Intérieur nient. « Dupond-Moretti [Garde des Sceaux, NDLR] s'est braqué, en disant un truc du style "comment peut-on suggérer que les tentes soient découpées au couteau ?", Darmanin [ministre de l'Intérieur, NDLR] : "non, ce n'est pas nous"… et le lendemain, expulsion à Grande-Synthe. J'ai les mêmes tirages des couteaux dans les tentes. C'est quand même fou de se dire que deux ministres d'État, à des postes importants, arrivent à nier des choses factuellement documentées depuis un an, et à plusieurs reprises. »

Depuis, les nettoyeurs ne découpent plus les tentes. Mais les associations sont toujours contrôlées voire verbalisées régulièrement, parce qu'elles distribuent de l'eau et de la nourriture à des migrants dans des rues où il est interdit de le faire depuis un an et demi. Le photojournaliste continue son travail : « Ce boulot n'est pas foncièrement inutile, mais ma vision du journalisme a changé depuis l'école. J'avais une vision un peu erronée de ce que le journalisme peut faire changer ou non. Être le petit caillou dans la chaussure de Darmanin et Dupont-Moretti dans ce coin-là, ça me rend très heureux. »

Rapporter ce qui le touche

Louis Witter tranche avec ces photojournalistes baroudeurs qui passent leur temps à rouler des mécaniques, qui courent d'un point chaud à un autre en traversant le globe. S'il a tout l'attirail pour en faire partie, du blouson d'aviateur à l'appareil photo en bandoulière, il remet en question cette manière de travailler. Ce qu'il vit à Calais lui correspond plus. Loin de défendre un journalisme aseptisé, plombé de distanciation sociale, il aime l'idée d'un journalisme qui vit son sujet : « Quand on est dans les autres pays, il y a cette facilité d'aller traiter un sujet, de raconter la vie des gens mais sans être chez soi. Là, la question de Calais, de l'accueil à Paris, elle t'implique un peu plus en tant que journaliste parce que tu te dis que c'est chez toi que ça se passe, c'est mes impôts qui financent les 2 000 flics mobilisés quotidiennement à Calais. »

La culpabilité s’immisce, aussi. Louis a gardé contact avec Akam, un Kurde irakien qui s'est fait sortir de sa tente lacérée et vit en Écosse. « Il me dit : "On a combattu Daech, la France c'était nos alliés, on fumait ces gens-là pour vous et moi je m'exile et c'est comme ça qu'on me traite, on plante ma tente et on me jette comme un malpropre ? C'est n'importe quoi." Ça te met encore plus la rage. Parce que maintenant il est en Écosse, il taffe [travaille], il a une meuf, il a son appart, tout roule alors qu'il était sous la tente, comme un chien, dans le froid. » Pour l'avenir, il ne préfère pas trop se projeter. Il repartira de Calais en août en sachant pertinemment qu'il y passera régulièrement, et s'installera à Paris. Ce qu'il espère surtout, c'est de ne pas se retrouver trop rapidement bloqué derrière un bureau.

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