L'ombre de la Chine plane sur le sommet du Quad

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Ce vendredi 12 mars se tient, pour la première fois depuis sa création, une réunion virtuelle au plus haut niveau du Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité). L’alliance qui regroupe les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde vise notamment à contrecarrer la montée en puissance chinoise dans la zone Indo-Pacifique. Marianne Péron-Doise, chercheure à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École Militaire (Irsem) et chargée de cours à Sciences Po Paris, explique les enjeux de cette réunion.

RFI: Marianne Péron-Doise, quel est le rôle du Quad ?

Marianne Péron-Doise: C’est une enceinte de dialogue avec quatre pays (États-Unis, Australie, Japon et Inde) qui a pour objet de parler de la sécurité en Asie. Le Quad a été créé en 2007 à l’initiative du Premier ministre japonais Shinzo Abe, en marge des réunions des dix pays de l’Asean et de leurs forums annuels. Tokyo voulait rassembler des pays proches ou partenaires pour aller plus loin dans les discussions sur la sécurité régionale et peut-être mettre en place des coopérations de nature opérationnelle avec les Marines de ces quatre pays.

Beaucoup d’observateurs soulignent ce côté flou et informel des réunions du Quad qui n’ont pas d’objectifs clairs. D’ailleurs le groupe sera très vite considéré avec suspicion par d’autres partenaires, et notamment la Chine, qui y voit la réunion de pays très proches des États-Unis.

Dans quel contexte géopolitique a lieu ce sommet virtuel ?

En 2007, la situation régionale ne justifiait pas de façon claire un ordre du jour très précis pour les quatre puissances emmenées par le Japon. Aujourd’hui, on est dans un contexte assez particulier puisqu’on a assisté à la montée en puissance de la Chine notamment dans le domaine maritime, la Chine revendiquant une grande partie de la mer de Chine du Sud à l’encontre par exemple des Philippines et du Vietnam. Et les quatre pays du Quad ressentent ces revendications comme une forme de danger ou de menace sur la liberté de navigation. D’où cette insistance à mettre en avant à l’agenda du Quad, la protection de la liberté de la navigation, le respect du droit de la mer et un ordre mondial fondé sur le droit. Mais il est vrai que le Quad tel qu’il a pu fonctionner sous l’administration Trump a donné l’impression d’une discrète «alliance» à l’encontre de la Chine qui viserait tout simplement à essayer de former un contrepoids aux avancées militaires, maritimes, mais également économique de la Chine dans la région de l’Indo-Pacifique, avec le projet de « Belt and Road » (route maritime de la soie) qui signale clairement une expansion très concrète de la Chine dans la région.

Les quatre puissances du Quad ont des approches très différentes dans leur relation avec Pékin et dans leurs visions géopolitiques de la région Indo-Pacifique. Quel sera la feuille de route de ce groupe de dialogue informel ?

C’est certainement l’envie de s’intégrer davantage à des problèmes de sécurité régionale concrets et de ne pas donner l’impression de mettre en place une alliance implicite anti-chinoise et à caractère militaire. L’Australie par exemple n’a pas suivi le début des réunions du Quad et craignait dès 2010 de se retrouver embarquée malgré elle dans un front anti-chinois, car la Chine est un partenaire économique important de Canberra. L’Inde a aussi partagé ce genre de réticence et elle continue d’ailleurs de parler d’un Quad inclusif qui doit permettre un dialogue constructif dédié à des problèmes de sécurité régionale concrets : la lutte contre le changement climatique, la mise en place de structures de coordination d’aide concernant la lutte contre la pandémie. Et ce indépendamment du soupçon d’un mini OTAN asiatique -le terme a été formulé- et d’un ensemble de pays qui n’auraient en tête que de contourner ou de former un contrepoids, avec l’addition de leur capacité maritime, pour éventuellement représenter une forme d’alliance implicite vis-à-vis de l’expansion maritime chinoise.

Je pense que l’administration Biden veut un peu casser ce côté ‘’confrontationnel’’ et délibérément anti-chinois que l’administration Trump a voulu donner au Quad et qui n’a d’ailleurs pas permis à ce dernier d’évoluer tout en suscitant des résistances de la part de l’Inde.

Quand le secrétaire d’État Blinken parle d’inviter l’Europe, l’Asean et d’élargir le cadre quadrilatéral, il essaye en fait d’élargir le cercle des participants pour bien donner l’impression d’une enceinte plus légitime et ouverte. Il envoie aussi un message de bonne volonté vis-à-vis de la Chine. Et essaye en tout cas de montrer que le Quad n’est pas une alliance qui se construit contre quelqu’un en particulier. Même si on sent bien que la montée en puissance de la Chine, son expansion maritime et l’agressivité dont font preuve la marine et les gardes-côtes chinois en mer de Chine du Sud, est un élément de préoccupation pour le Quad, mais aussi pour l’Europe qui a exprimé à plusieurs reprises ces derniers mois ses préoccupations devant le non-respect du droit de la mer de la Chine et l’agressivité de la marine chinoise. Je pense qu’il est important d’élaborer une réponse collective et de réfléchir ensemble à tout un ensemble de problématiques, économiques, commerciales et pas uniquement sécuritaires et politiques.