Avec la parution des "75 Feuillets et autres manuscrits inédits" de Proust, les origines de "A la recherche du temps perdu" enfin dévoilées

C'est une incroyable histoire littéraire qui trouve son épilogue le 1er avril, avec la publication de ces Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits de Proust. L'histoire de ces cahiers, dont on connaissait l'existence depuis 1954 sans savoir où ils se trouvaient exactement, constitue un roman en soi. Mais bien plus intéressant encore est ce qu'ils dévoilent sur le plan littéraire. Les soixante-quinze feuillets ne sont rien d'autre que l'origine, le brouillon de l'oeuvre grandiose de Proust, et dévoilent le processus de création, avec ses hésitations, ses ratures, ses redites, l'âme de l'écrivain mise à nu, avant que les pistes ne soient brouillées dans le roman... Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits, de Marcel Proust, est publié aux éditions Gallimard le 1er avril 2021 (384 pages, 21€).Un Graal proustien On connaissait leur existence car l'éditeur Bernard de Fallois, décédé en 2018, les avait elliptiquement mentionnés dans les années 1950. Mais de trace, point. Où étaient ces fameux manuscrits à l'origine de l'oeuvre majeure de Proust ? Pendant plus d'un demi-siècle, l'éditeur les avait gardés dans un carton, chez lui. Et c'est seulement après sa mort, lorsque la Bibliothèque Nationale de France à qui il l'avait légué, a ouvert ce carton, que les spécialistes de Proust, au premier rang desquels Nathalie Mauriac, son arrière-petite nièce, ont fait cette découverte incroyable.Sur ces cahiers de brouillon, de la fameuse écriture qu'on lui connaît, légèrement penchée vers la droite, l'ébauche de l'oeuvre de sa vie, A la recherche du temps perdu. Des lignes rayées, des passages effacés, d'autres illisibles, les éditions Gallimard ont choisi de les laisser telles quelles dans le livre qui paraît ce 1er avril, afin que le lecteur ait la même impression de brouillon, qu'il puisse lui aussi s'apercevoir du travail en cours chez l'écrivain. Les fans de Proust dans les starting blocks Pour les fans de Proust, ce livre qui paraît enfin est un événement : "C'est magnifique de voir qu'il y a encore des choses dont nous n'avons pas pu faire l'expérience et éprouver le bonheur, un siècle après la parution de A la recherche du temps perdu", nous dit l'un d'eux rencontré dans la librairie Gallimard boulevard St-Germain à Paris. Une autre lectrice se dit elle aussi fascinée par cette parution : "Pendant le premier confinement, je m'étais replongée dans Proust, c'était une redécouverte. Cette notion du temps qui passe, du temps retrouvé... Forcément, un inédit ça ne peut être qu'intéressant." Pour Anne Ghisoli, libraire, il y a peu d'écrivains qui comme Marcel Proust, suscitent autant d'engouement : "C'est peut-être le seul à avoir une telle communauté de lecteurs, voire carrément de fans qui vont s'arracher les oeuvres, et encore plus les inédits." Depuis Noël, et l'annonce de la parution des Soixante-quinze feuillets, elle a d'ailleurs reçu des dizaines de réservations pour cet ouvrage, que ce soit par téléphone ou sur internet.Marcel Proust est un écrivain majeur de la première partie du XXe siècle, alors une telle parution, c'est une belle nouvelle pour la littérature. Anne Ghisoli, libraire à franceinfo CultureDes manuscrits inédits, qui dévoilent des secrets de fabrication proustiens Lorsqu'il écrit ces feuillets, Marcel Proust sort d'une longue période de déprime à la suite de la mort de sa mère. Il n'a donc pas écrit une ligne depuis près de deux ans, à part quelques articles. Et puis, brusquement, il se met à coucher sur le papier ce qui va être la grande oeuvre de sa vie, à faire un brouillon, à ébaucher les personnages qui jalonneront A la recherche du temps perdu. Pour Jean-Yves Tadié, grand spécialiste de Marcel Proust qui a préfacé l'ouvrage, c'est un document majeur : "Comme le dit Michelet, on ne connaît en général pas le moment sacré où le grand écrivain commence à écrire. Là, justement, on a ce qu'il a merveilleusement appelé le moment sacré." Dans ces pages, le caractère autobiographique saute aux yeux. On y trouve la grand-mère du petit Marcel, sa tante, son oncle, qui tous portent leurs vrais prénoms. "On pouvait soupçonner ce caractère autobiographique", explique Jean-Yves Tadié, "mais là, il éclate." Beaucoup d'écrivains se seraient contentés de ces merveilleuses pages, mais pour Proust, elles n'étaient qu'un brouillon, passé ensuite aux oubliettes. A partir d'elles, seront créés les 500 personnages de la Recherche, et abordés tous les thèmes possibles : l'art, la musique, la peinture, le sens de la vie, et bien entendu la mémoire. Pour la petite histoire, d'ailleurs, on redécouvre dans ces manuscrits l'ancêtre de la madeleine : du pain rassis, grillé, trempé non dans du thé mais dans une tisane. Chez Proust, tout a une origine, surtout le temps, et tout est destiné à la transformation, jusqu'à atteindre la perfection. Tout cela, à partir d'un simple pain rassis, transformé en madeleine, devenu le point central de la temporalité d'une oeuvre totale.Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits, de Marcel Proust, Gallimard, 1er avril 2021 (384 pages, 21€)