L'Irlande du Nord en proie à des heurts, signe de la "colère" des unionistes

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Véhicules en feu, jets de cocktails Molotov... Belfast a connu un nouvel épisode de violences dans la nuit de mercredi à jeudi, condamnées par le Premier ministre britannique, Boris Johnson. Depuis plusieurs jours, l'Irlande du Nord est secouée par des émeutes, révélatrices d'un profond malaise lié au sentiment de trahison des unionistes depuis le Brexit.

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a condamné une nouvelle nuit de violences en Irlande du Nord, après que des manifestants ont lancé des cocktails Molotov et qu'un bus a été incendié à Belfast dans la nuit du mercredi 7 au jeudi 8 avril. Plus tard dans la journée, jeudi, les Premiers ministres britannique et irlandais ont à leur tour condamné des violences "inacceptables".

Avec des jets de projectiles vers les forces de l'ordre et véhicules incendiés, principalement dans des zones loyalistes à majorité protestante, la province est agitée depuis une semaine par des heurts qui n'avaient plus été vus depuis des années.

Ces violences, qui ont fait plus de 50 blessés dans la police, font resurgir le spectre des trois décennies sanglantes des "Troubles" entre républicains, principalement des catholiques partisans de la réunification avec l'Irlande, et unionistes protestants, qui ont fait 3 500 morts.

"La façon de résoudre les différends est par le dialogue et non par la violence ou la criminalité", a tweeté Boris Johnson tard mercredi, tout en faisant part de sa "profonde préoccupation".

Des violences "injustifiables"

Avant une séance extraordinaire du Parlement local, le gouvernement nord-irlandais, composé d'unionistes et de républicains, a publié un communiqué commun pour dénoncer des violences "complètement inacceptables et injustifiables, quelles que soient les inquiétudes", appelant à cesser "les attaques contre la police, les services publics et les communautés".

Aux États-Unis, la Maison Blanche a également appelé au calme, se disant "préoccupée" par ces violences qui interviennent alors que Joe Biden, fier de ses origines irlandaises, avait déjà exprimé ses inquiétudes concernant les conséquences du Brexit pour la paix dans la province.

Le Brexit en toile de fond

Les heurts qui ont secoué l'Irlande du Nord ces derniers jours montrent que le feu couve dans la province britannique, où les conséquences du Brexit créent un sentiment de trahison chez les unionistes attachés à la couronne.

La semaine dernière, des violences ont d'abord éclaté dans la ville de Londonderry, avant de gagner un quartier loyaliste de Belfast et à ses environs pendant le week-end de Pâques.

De petits groupes de jeunes masqués ont incendié des voitures et lancé des cocktails Molotov et des projectiles sur la police, faisant 41 blessés dans les rangs des forces de l'ordre.

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"Il ne fait aucun doute que le Brexit et l'avènement du protocole" introduisant des contrôles sur les marchandises arrivant en provenance de Grande-Bretagne "ont considérablement porté atteinte à l'équilibre des forces", souligne Duncan Morrow, professeur de science politique à l'Ulster university. "Cela couvait depuis des mois", explique-t-il à l'AFP.

L'accord de paix signé en 1998 a estompé la frontière entre la province britannique et la République d'Irlande, mais le Brexit est venu fragiliser le délicat équilibre, en nécessitant l'introduction des contrôles douaniers entre Royaume-Uni et Union européenne.

Après d'âpres négociations, Londres et Bruxelles sont parvenus à s'accorder sur une solution, le protocole nord-irlandais, qui permet d'éviter le retour à une frontière physique sur l'île d'Irlande en déplaçant les contrôles dans les ports nord-irlandais.

"Ils ont nié l'existence de toute frontière, alors même que ces frontières étaient érigées"

Malgré une période de grâce destinée à permettre aux entreprises de s'adapter, les nouvelles dispositions, qui de fait maintiennent l'Irlande du Nord dans l'union douanière et le marché unique européens, entraînent des perturbations dans les approvisionnements. Mais au-delà, nombre d'unionistes éprouvent un sentiment de trahison.

Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, "a promis un accès sans entrave, ce qui n'est pas le cas", a déclaré mercredi sur BBC Radio 4 la ministre nord-irlandaise de la Justice, Naomi Long. "Ils ont nié l'existence de toute frontière, alors même que ces frontières étaient érigées."

Selon la spécialiste des questions de police/justice au Belfast Telegraph, Allison Morris, les émeutiers s'intéressent peu aux complexités des questions commerciales nées du Brexit, mais "sont en colère".

"Ils comprennent qu'ils ont été trahis précisément par le gouvernement britannique envers lequel leurs parents, leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents faisaient preuve d'une loyauté servile", a-t-elle écrit.

Certains pensent également que les négociateurs du Brexit ont cédé aux nationalistes qui ont tacitement menacé d'une réponse sanglante à la perspective de toute reprise des contrôles à la frontière irlandaise.

Affaiblissement des unionistes

Mais le Brexit ne représente que l'un des aspects d'une crise plus large chez les unionistes en Irlande du Nord.

En 2017, ils ont perdu leur majorité historique à l'Assemblée régionale de Stormont. Puis en 2019, les élections britanniques ont pour la première fois envoyé plus de députés nationalistes que d'unionistes à Westminster.

S'y ajoutent les signes d'un mouvement démographique, avec la jeune génération, vers les nationalistes, donnant aux unionistes le sentiment d'être une minorité assiégée.

Le Brexit a aussi ravivé un débat plus intense sur la question de l'unification de l'Irlande, l'administration du nouveau président américain Joe Biden mettant en garde le Royaume-Uni contre tout retour à arrière sur le processus de paix de 1998.

Avec AFP