Vers la liquidation de l'ex-Toupargel, un "gâchis" pour ses 1.600 salariés

La société de livraison à domicile de produits alimentaires Place du Marché (ex-Toupargel), qui compte 1.600 salariés, devrait être liquidée mercredi, un des plus importants plans sociaux de ces derniers mois, marquant l'essoufflement d'un modèle.

Le sort des sociétés soeurs Eismann et Touparlog, 300 emplois à elles deux, devrait aussi être scellé lors de l'audience qui a débuté vers 09H30 devant le tribunal de commerce de Lyon.

Une centaine de salariés, certains habillés de blousons orange siglés Place du Marché, manifestaient devant le bâtiment, scandant "on ne lâche rien, on ne lâche rien" et lançant des pétards.

"On ne prend plus les commandes, désolé, nous allons être liquidés...": au téléphone, le service clients de l'entreprise ne laisse guère de doute sur l'issue de l'audience.

Les mandataires judiciaires, de source syndicale, ont eux aussi annoncé lors d'un Comité social et économique (CSE) au siège social de Civrieux-d'Azergues (Rhône) mercredi dernier qu'ils passeraient bientôt au statut de "liquidateurs judiciaires".

Et lors de cette même réunion, la direction du groupe, en redressement judiciaire depuis fin novembre, a informé les salariés de la création d'une "cellule liquidative" de 35 personnes, venant des services ressources humaines et informatique, dans le cadre d'une "prestation grands licenciements".

"C'est un immense gâchis, tout est allé très vite, les gens sont écœurés...", dénonce Françoise Charentus, déléguée FO - syndicat majoritaire - et élue au CSE, espérant, sans trop y croire, que "le tribunal accorde un délai et exige de la direction qu'elle obtienne des actionnaires le versement d'une prime supra-légale, prix du préjudice subi par le personnel".

Auparavant nommée Toupargel, l'entreprise, alors déjà en redressement judiciaire, avait été reprise en janvier 2020 par la holding Agihold des frères Léo et Patrick Bahadourian, cofondateurs et actionnaires de la florissante enseigne Grand Frais.

La société s'est rebaptisée Place du Marché en 2021, dans l'idée notamment d'étendre sensiblement son offre au-delà du surgelé, vers les produits frais et l'épicerie. Certains produits distribués provenaient d'ailleurs des mêmes fournisseurs que Grand Frais. Le projet visait aussi à accélérer les ventes en ligne, alors que l'entreprise a bâti son modèle sur les ventes par téléphone.

- Clientèle vieillissante -

Mais cette stratégie a échoué. "D'abord, la moyenne d'âge de notre clientèle est assez élevée, beaucoup ont plus de 70 ans et n'ont pas accès ou ne savent pas se servir d'internet. Le changement de nom l'a aussi perturbée. Et au final, la grande majorité venait pour les surgelés", explique Lise Delaizé, déléguée CGT, elle-même télévendeuse depuis 24 ans.

Une centaine de centres d'appels maillait ainsi le territoire, notamment les zones rurales, d'où partait une partie des livraisons à domicile, acheminées depuis trois grandes plateformes.

"Pour beaucoup de gens en milieu rural", Place du Marché "c'était aussi un contact humain", s'est émue une ancienne cliente dans une pétition ayant recueilli 11.700 signatures mardi.

"Le modèle n'a pas évolué depuis 30 ans, d'autres alternatives ont vu le jour depuis, notamment le drive. Même dans les zones rurales, les gens ont pris l'habitude du +one stop shopping+, où ils trouvent tous les produits nécessaires en un même lieu. En outre, il n'y a pas eu de renouvellement de la clientèle", observe Yves Marin, associé au cabinet de conseil Bartle, spécialiste de la grande consommation.

"Rares sont les entreprises issues de la grande distribution ayant vraiment réussi à basculer vers le digital. Les principaux succès du e-commerce sont le fait d'acteurs nouveaux", confirme un autre consultant du secteur.

"Terre d'élection des enseignes comme (celle de hard discount) Lidl, les zones plus rurales sont aussi très sensibles au prix", poursuit-il, pointant également la nécessité, dans la livraison à domicile, de respecter des horaires précis, ce que réussit parfaitement, selon lui, la start-up néerlandaise Picnic, qui s'implante en France.

Autant d'éléments contraires qui ont nourri une chute des ventes, passées de 271 millions d'euros en 2017 à 200 millions en 2021-2022.

La liquidation, si elle est confirmée, va entraîner un des plus importants plans sociaux de ces derniers mois, après la liquidation de l'enseigne textile Camaïeu en septembre (2.100 salariés) et les 1.200 emplois supprimés (sur 2.300) annoncés fin décembre chez Scopelec, groupe spécialisé dans les technologies de communication.

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