L'instant où - Jean-Marie Villemin tue Bernard Laroche

Dominique Rizet et Fabien Randrianarisoa, avec François de La Taille
·8 min de lecture
L'instant où Jean-Marie Villemin tue Bernard Laroche - BFMTV
L'instant où Jean-Marie Villemin tue Bernard Laroche - BFMTV

"J’adorais ma maison, elle était exactement comme on la voulait." Cette année 1980, c'est l'année de la plénitude pour Bernard et Marie-Ange Laroche, jeune couple vosgien. Une maison donc, et un bébé.

"Cette année-là, on est rentrés dans la maison, on a eu Sébastien, on était bien, on était heureux," confie Marie-Ange Laroche à Dominique Rizet et Fabien Randrianarisoa dans notre podcast "L'instant où".

Les Laroche habitent à Aumontzey. Bernard est ouvrier d'une filature, à Granges-sur-Vologne. Leur fils Sébastien naît donc la même année que son cousin éloigné, un certain Grégory Villemin, que l'histoire affublera du surnom de "petit Grégory".

Bien qu'unies par les liens du sang, les familles Villemin et Laroche ne se fréquentent quasiment pas.

"Grégory, je ne le connaissais pas plus que ça. Si je l’ai vu deux fois, c’est bien tout.”

Car les Villemin ont réussi. Jean-Marie, le père, est contremaître dans une usine de sellerie automobile et file le parfait amour avec sa femme, Christine. Dans ce bassin ouvrier, leur bonheur fait des envieux. D'ailleurs, depuis quelques temps, des lettres anonymes viennent régulièrement échouer dans la boîte aux lettres du pavillon cossu que les Villemin ont récemment fait construire. Des lettres chargées de menaces, rédigées par un mystérieux corbeau à la plume trempée dans l'encre de la jalousie.

Jean-Marie et son épouse Christine ne s'en inquiètent pas outre mesure. Jusqu'à ce 16 octobre 1984 où, quelques heures après avoir disparu alors qu'il jouait devant sa maison, le jeune Grégory, 4 ans, est retrouvé mort, pieds et poings liés, sur un barrage de la Vologne.

"Je suis une mère aussi"

Dans la vallée de la Vologne, c'est la sidération. Le lendemain matin au village, Marie-Ange Laroche apprend la nouvelle.

"Je suis allée faire mes courses à la petite épicerie à Aumontzey, et c’est là que j’ai vu le journal. Je suis remontée chez moi, Bernard dormait parce qu’il était de nuit, je lui ai montré le journal. Il a été surpris, comme toute personne qu’on réveille en sursaut," raconte la mère de famille.

Si elle ne se sent pas personnellement atteinte par la disparition d'un enfant qu'elle ne connaît quasiment pas, elle se souvient tout de même du malaise provoqué par la macabre découverte.

“C’est sûr, ça fait mal. On voit un gamin de 4 ans, pieds et mains liés, jeté à l’eau comme ça. Ça fait mal, je suis une mère aussi", explique-t-elle.

Laroche, suspect numéro 1

Mais l'enquête va rapidement placer le couple Laroche au centre de l'attention. Les analyses graphologiques des lettres du corbeau décèlent des similitudes avec l'écriture de Bernard Laroche. Le couple est arrêté le 31 octobre et placé en garde à vue. Le 5 novembre, le mari est placé en détention provisoire.

Car le témoignage accablant de Murielle Bolle, la jeune soeur de Marie-Ange Laroche, n'arrange pas les affaires de Bernard. Celle-ci raconte ainsi avoir accompagné son beau-frère et son neveu Sébastien en voiture jusqu'à la maison des Villemin, où Laroche aurait fait monter un enfant correspondant au signalement du jeune Grégory.

Tous quatre se seraient alors rendus à Docelles, sur les bords de la Vologne. Bernard Laroche serait descendu de voiture, accompagné du petit Grégory, et serait revenu seul, peu après.

Des aveux auxquels Marie-Ange Laroche ne croit pas.

"Ça lui a été dicté. Les gendarmes lui ont dit ‘t’as été là, t’as fait ci, t’as fait ça, il faut que tu dises oui et que tu signes’. Je sais ce qu’ils sont capables de dire et de faire", raconte-t-elle, amère.

Mais après un week-end passé en famille, la jeune Murielle se rétracte. Par la suite, la justice annule certaines pièces du dossier, si bien que le 4 février 1985, le juge Lambert, alors en charge du dossier, décide de libérer Bernard Laroche.

Retour à un semblant de vie normale

A sa sortie de prison, Marie-Ange ne doute pas de l'innocence de son mari.

"On en a discuté, forcément. Quand il est sorti, il m’a dit ‘J’ai passé trois mois là-dedans pour quoi? J’ai rien à voir dans tout ça. Il a voulu absolument retravailler. Il disait ‘j’ai rien à me reprocher, je vois pas pourquoi je me remontrerais pas’", se souvient-elle.

Les Laroche tentent ainsi de reprendre le cours d'une vie qu'ils espèrent la plus normale possible. Mais c'est sans compter sur la haine viscérale que leur voue désormais le père de Grégory, Jean-Marie Villemin, qui a promis de venger son fils.

"Un soir, quelqu’un du village m’a téléphoné. Il me dit ‘Marie-Ange, fais gaffe. J’ai vu Villemin près du château d’eau, il avait quelque chose sur le siège arrière avec une couverture dessus, je sais pas si c’était pas un fusil’", se souvient l'épouse de Bernard Laroche.

Leur avocat leur conseille alors de s'éloigner quelques temps, afin de faire redescendre la tension. Mais Bernard Laroche refuse.

"Bernard n’a jamais voulu partir. Il avait pas peur, il ne craignait rien."

Une balle dans la poitrine

Jusqu'à ce funeste 29 mars 1985, où le destin des Laroche bascule. Ce jour-là, Bernard embauche à 5h. A sa sortie de l'usine à 13h, Marie-Ange vient le chercher en voiture.

"Sur le chemin du retour, je lui dis ‘je crois qu’on va avoir un bébé’. Il était tout content, il était heureux quoi. Il a dû se dire ‘une autre vie va commencer’", raconte-t-elle dans un sanglot.

La suite, elle ne l'oubliera jamais.

"On arrive devant la maison. Bernard était engagé pratiquement dans la porte, mais moi je n’étais pas encore rentrée. J’entends des pas lourds, quelqu’un qui sautait. Je me suis retournée, et c’est là que j’ai vu Villemin avec un fusil."

Le père du petit Grégory est agité. Il accuse Laroche d'être responsable des soupçons pesant sur Christine Villemin, son épouse, vers laquelle le juge Lambert a réorienté l'enquête.

"Bernard lui a dit: ‘Je te jure que c’est pas moi qui ai tué ton gosse. Je te comprends, mais c’est pas moi’. Moi je disais: 'Jean-Marie, pose ton fusil, on peut discuter'"

Alerté par les cris, Lucien Bolle, le frère de Marie-Ange Laroche, descend dans le garage accompagné de Sébastien, le jeune fils des Laroche.

Bernard a pris mon frère par l’épaule et lui a dit 'Lulu, remonte avec le gosse’. Et il a pas eu le temps de remonter," déplore Marie-Ange Laroche.

Le coup de feu part, Bernard Laroche s'effondre sous les yeux de sa femme et de son fils.

"Sur le coup je pensais pas qu’il était mort parce que je voyais pas de sang. Sébastien s’est jeté sur son père, et puis c’est à ce moment-là que le sang a commencé à couler, et puis le gosse criait, il hurlait: ‘Maman, j’ai plein de sang! Enlève-moi ça, enlève-moi ça!’”

A ce moment précis, le téléphone de la maison des Laroche sonne. C'est Me Welzer, l'avocat de la famille.

"Il appelait pour savoir si tout allait bien. C'est là que je lui ai dit que Villemin lui avait tiré dessus."

Dépêché sur les lieux, le médecin de famille ne peut rien faire. Bernard Laroche est mortellement blessé.

"Il l’a regardé, et il m’a fait non de la tête. Le pire c’est qu’il est pas mort tout de suite. Je lui disais de pas partir, qu’on allait avoir un autre enfant. Mais bon, il est parti avec ça."

"Qu'on me donne la preuve"

Plus de 35 années ont passé. Le poids des regards et des soupçons n'a que rarement quitté les épaules de Marie-Ange Laroche. Pourtant, la veuve de Bernard n'a pas le moindre doute sur l'innocence de son mari.

"Je n'ai jamais eu ce doute. Cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit, parce que je sais que c’est pas lui. Je ne dis pas que ça ne peut pas être lui, je dis que ça n’est pas lui. Qu’on me donne la preuve scientifique que c’est lui", clame-t-elle, comme un credo.

Secrètement, elle espère toujours découvrir un jour toute la vérité sur cette mystérieuse "affaire Grégory".

"Pourquoi pas? Une personne malade, qui souffre et qui, avant de partir, voudrait libérer sa conscience..."

Marie-Ange Laroche n'a pas quitté la vallée de la Vologne. Mais elle n'habite plus sa jolie maison d'Aumontzey, dont la seule vue lui glace désormais le sang.

"Ça m’arrive d’aller la voir. La maison du bonheur, et puis du malheur. Forcément, quand le malheur arrive, on ne voit plus la maison de la même manière."

Article original publié sur BFMTV.com