Ligue des champions : match sous tension diplomatique entre le PSG et Basaksehir, "club d'Erdogan"

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Après sa défaite face à Manchester United en match d'ouverture, le PSG doit éviter un nouveau faux pas contre le Basaksehir Istanbul. Mais au-delà du sport, la politique s'invite également sur le terrain après les interrogations du président turc, Recep Tayyip Erdogan – réputé proche du club stambouliote – sur la "santé mentale" de son homologue français, Emmanuel Macron.

Les Parisiens vont jouer en terrain hostile, mercredi 28 octobre, sur la pelouse du Basaksehir Istanbul. Émoussés par leur défaite à domicile contre Manchester United la semaine dernière lors du premier match de groupe, les hommes de Thomas Tuchel se retrouvent aussi pris dans une tempête diplomatique.

Cette rencontre de Ligue des champions va en effet se dérouler quelques jours seulement après l’appel au boycott des produits français lancé par Recep Tayyip Erdogan. Le président turc a accusé son homologue français, Emmanuel Macron, d'être hostile à l'islam, après que ce dernier eut défendu la liberté de caricaturer le prophète Mahomet lors d'un hommage national au professeur assassiné Samuel Paty.

Alors que les tensions sont croissantes, le président du Basaksehir Istanbul, Göksel Gümüsdag, un parent par alliance du chef de l'État turc, a toutefois tenté de calmer le jeu. "Le Paris Saint-Germain est un club ami. Toute l'équipe dirigeante, à commencer par Monsieur Nasser (Al-Khelaïfi, le président du club parisien), sont nos amis", a-t-il insisté dans une interview à l'agence de presse étatique turque Anadolu, ajoutant : "Nous serons très heureux de recevoir ce club d'envergure mondiale."

La référence au propriétaire qatari du PSG n'est pas anodine. Recep Tayyip Erdogan entretient d'excellentes relations avec l'émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al-Thani, dont est très proche Nasser Al-Khelaïfi, ce qui devrait conduire les autorités turques à tout faire pour éviter d'éventuelles perturbations mercredi soir. En raison des mesures sanitaires, la rencontre, prévue à 17 h 55 GMT au stade Fatih-Terim d'Istanbul, se jouera de toute façon à huis clos.

Interrogé à ce sujet en conférence de presse à la veille de la rencontre, l'entraîneur du PSG, Thomas Tuchel, a lui aussi tenté de ne pas alimenter la polémique. "Je suis personnellement triste que ce ne soit pas possible pour tout le monde de vivre en harmonie. Je pense que chaque personne le voudrait. Mais je ne suis pas inquiet. J’espère vraiment qu’il n’y aura pas d’implication entre le sport et la politique", a-t-il déclaré, avant de recentrer le sujet sur le plan sportif. "La concentration est sur le match. Le défi pour nous est de jouer en Ligue des champions et donner le signal que l’on peut combattre au niveau sportif. (...) On va se concentrer sur ça".

Des liens multiples avec le pouvoir turc

Mais l’histoire du Basaksehir Istanbul, sacré champion de Turquie pour la première fois de son histoire en juillet dernier, est intimement liée à la politique. En 2014, le Büyüksehir Belediyespor d'Istanbul accède à la Süper Lig, la première division turque. Dans la foulée, ce club, qui appartenait jusque-là à la municipalité d'Istanbul, est vendu à des proches de l'AKP, le parti du président turc. Au passage, il change de nom en s'installant dans le quartier de Basaksehir, fief de l'AKP.

Les liens avec le pouvoir turc sont multiples : le club est sponsorisé par Medipol, un groupe hospitalier privé dirigé par le médecin personnel du président Erdogan, Farhettin Koca, tandis que le nouveau stade est construit par Kayon Grup, spécialisé dans la construction d'infrastructures étatiques. Enfin, le nouveau président est Güksel Gümüsdag, qui n'est autre que le mari d'une nièce de Recep Tayyip Erdogan.

"Le quartier de Basaksehir reflète totalement la stratégie d’Erdogan sur le club de Basaksehir. Il a créé ce quartier dans les années 90, quand il a senti que le style de vie islamiste était dominé par le style de vie moderne et laïc d’Istanbul. Il l’a présenté comme l’épicentre de son projet culturel, qui remplace les anciens centres culturels de la ville, Beyoglu, Besiktas et Kadikoy. Aujourd’hui, il fait la même chose avec le club : il essaie de remplacer la tradition des grands clubs par Basaksehir", avait expliqué Daghan Irak, maître de conférence à l'Université d'Huddersfield (Royaume-Uni) et auteur du livre "Football Fandom, Protest and Democracy: Supporter Activism in Turkey", (fans de football, manifestations et démocratie : l'activisme des supporters en Turquie), interrogé par France TV sport.

Erdogan sur le terrain pour l'inauguration du nouveau stade

Basaksehir évolue également en orange – hasard ou non, les mêmes couleurs que l'AKP – et prend ses quartiers dans le tout nouveau stade Fatih Terim. Le 26 juillet 2014, lors du match inaugural, Recep Tayyip Erdogan est présent en personne sur le terrain.

La passion du football de celui qui était alors Premier ministre de la Turquie n'est pas nouvelle : dans sa jeunesse, l’actuel chef de l’État a évolué à un niveau semi-professionel au sein du Kasimpasa et était même surnommé "imam Beckenbauer". Et pour son apparition sous le maillot de Basaksehir, Recep Tayyip Erdogan inscrit même un triplé. Son maillot – le numéro 12 car il était le favori pour devenir le 12e président de la Turquie – est ensuite retiré de l'équipe, une tradition réservée habituellement aux légendes d'un club.

Basaksehir connaît alors une fulgurante montée en puissance sous la houlette, notamment, de l'ancien entraîneur de la sélection turque, Abdullah Avci. Le club stambouliote bénéficie également de la perfusion financière d’investisseurs qui ont permis au club d'attirer des grands noms européens sur le déclin. Emmanuel Adebayor, Gaël Clichy, Robinho… Dans l'effectif champion la saison dernière, 18 des 26 joueurs sont de nationalité étrangère. Mais la figure de proue de l'équipe reste Arda Turan, véritable idole en Turquie et fidèle soutien de Recep Tayyip Erdogan, qui est venu du FC Barcelone pour rejoindre le club du président.

Cependant, si la réussite sportive est là, le club peine à gagner en popularité. Le stade Fatih Terim sonne toujours creux. L’affluence moyenne ne dépasse pas 3 000 personnes – la douzième de Turquie– alors qu'il est conçu pour 17 000 personnes. "On ne peut pas non plus inventer un club et pousser ce club à la popularité en utilisant sa puissance politique. C’était le but d'Erdogan avec Basaksehir, mais en Turquie, ça ne marche pas comme ça", avait encore décrit Daghan Irak sur France TV sport. "Un citoyen peut soutenir de manière fanatique Erdogan politiquement et continuer à supporter Galatasaray, Fenerbahçe ou Besiktas. Ce n’est pas incompatible."

Pas le droit à l’erreur pour le PSG

Pour sa première participation à la phase des poules de C1, le petit poucet turc a été relativement malchanceux, puisqu'il a hérité de Leipzig, du Paris Saint-Germain et de Manchester United comme adversaires. Sportivement, le fossé est béant entre le Basaksehir, néophyte absolu en Ligue des champions, et le Paris SG, finaliste de la dernière édition. De quoi mettre la pression sur l'entraîneur parisien et ses joueurs, pour qui l'échec à Istanbul est interdit.

Les Parisiens restent en effet sur une entrée en matière manquée, mardi dernier, à domicile, face à Manchester United (défaite 2-1), loin du visage qu'ils avaient montré en août pour se hisser en finale de la C1, vaincus seulement par l'intouchable Bayern Munich (1-0).

Tout autre résultat qu'un succès laisserait l'opportunité d'accentuer leur avance aux concurrents du groupe H, Manchester United et Leipzig, qui s'affrontent mercredi en Angleterre. Thomas Tuchel pourra en tout cas compter en attaque sur trois de ses "Quatre Fantastiques", Neymar, Angel Di Maria et Kylian Mbappé. Seul Mauro Icardi, blessé, manquera à l'appel, tout comme Marco Verratti et Leandro Paredes.