Liens, un restaurant pour mettre le pied à l'étrier

La gastronomie est chez les Bras une passion de famille et, au-delà de l'élégant Suquet sur l'Aubrac et du Café du musée Soulages, l'aventure s'ouvre désormais aux personnes en insertion grâce au restaurant Liens, installé dans les anciens haras de Rodez.

"J'ai quitté mon pays en 2018, enceinte de trois mois. On était une quarantaine. Certains sont morts pendant le voyage..." Fatou Bangoura peine à raconter son terrible périple depuis la Guinée Conakry, yeux baissés sur les fleurs aux tons pastel qu'elle assemble en jolis bouquets.

Ce matin-là, la jeune femme de 26 ans a pour tâche d'orner les tables de Liens (Lieu d'Insertion En restauration Nature & Solidaire), où sept personnes retrouvent la force de s'extirper de la marginalisation.

"La restauration est un fabuleux terrain pour développer des compétences et des qualités qui leur serviront ensuite pour travailler, dans ce secteur ou un autre", explique à l'AFP Véronique Bras, 49 ans, cofondatrice de Liens avec son beau-frère Christophe Chaillou, 53 ans.

Tous deux sont du métier: l'une au Suquet à Laguiole, parmi les meilleurs restaurants du monde, où son mari Sébastien orchestre en cuisine, l'autre comme chef et dirigeant du Café Bras à Rodez.

- Des parcours difficiles -

Les salariés, orientés par Pôle emploi, la Mission locale, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ou des associations, débutent avec un contrat de quatre mois renouvelable jusqu'à deux ans. Ils apprennent cuisine et service.

"En ce moment, nous avons une personne handicapée, une réfugiée, d'autres qui ont des parcours tous différents, mais tous compliqués, difficiles, voire dramatiques", ajoute Véronique.

Sous son œil bienveillant, une partie de l'équipe dresse les tables dans une magnifique salle des anciens haras nationaux loués par le département au tiers-lieu Station A qui compte, entre autres initiatives, ce "restaurant solidaire et vecteur d'insertion".

Sur les sets, des messages évoquent le but de Liens et les origines du monument historique: "Aide à sauter les obstacles !", "On est à cheval sur la politesse !", "Savourez !".

Le mobilier a été récupéré ici ou là, tel l'imposant comptoir au-delà duquel s'ouvre la cuisine.

La journée débute au jardin, sur une parcelle du parc de six hectares.

L'équipe qui mitonne le menu entrée-plat-dessert du jour arrose, désherbe et cueille aromates ou légumes que complèteront les emplettes du marché.

"Cela permet de les relier à ce qu'ils préparent et servent", précise Audrey Foucras, 45 ans, assistante sociale présente deux jours par semaine.

Il y a "tant de gens si éloignés de la vie sociale, qui vivent dans la rue, qui ne savent ni lire, ni écrire, qui ont des vies tristes. L'idée c'est de leur redonner la pêche (...) de la rigueur, du savoir-être", ajoute Christophe, qui a aussi enseigné quinze ans en lycée hôtelier.

Au Café Bras travaille l'une des premières recrues de Liens: Reza Mirzaï, jeune Afghan de 24 ans qui, après l'âpreté des routes de l'exil, se sent "tellement bien".

- Gagner en confiance -

Aux haras, les tables sont dressées par l'équipe du service. "Le fait d'être au service, estime Véronique, leur permet de développer des qualités relationnelles et contribue à la confiance, voire à la reconstruction."

Avant de recevoir les clients, Fatou confie: "Au pays, ma mère cuisinait beaucoup. Mais je ne savais rien de la cuisine française. Maintenant, je prépare des plats. Aminata, ma fille qui a deux ans et demi, adore mes madeleines !"

Entre ateliers de théâtre ou de poésie dispensés par d'autres intervenants de Station A, et lecture à voix haute du menu devant l'équipe, Alain Lévêque a amélioré son élocution, sa maitrise de la langue.

Ce Lillois avenant de 27 ans, qui n'a "même pas fait le collège" mais "beaucoup de bêtises", est aujourd'hui chef de salle et note les commandes de la trentaine de convives que Liens accueille au déjeuner du lundi au vendredi.

"J'ai dormi dans la rue (...) dans un foyer pour SDF. Puis j'ai rencontré Véronique et Christophe. Ils m'ont ouvert les portes. Depuis, j'ai mon petit appartement et j'ai appris des tas de choses !", dit-il.

Les intégrants de Liens se sentent toutefois en sursis suite au rachat récent des anciens haras par la mairie de Rodez, qui reste vague sur ses projets.

fpp/ap/gvy

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles