En quoi l'idéologie coloniale influence-t-elle encore le racisme anti-Noirs aujourd'hui?

Salomé Vincendon
Sculpture mémorielle à Bordeaux, afin de rappeler le passé négrier de la ville - GEORGES GOBET

La population noire en France fait partie des minorités "les plus discriminées" aujourd'hui écrit la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), dans son rapport 2019 sur "la lutte contre le racisme l'antisémitisme et la xénophobie", paru ce jeudi. Dans un focus consacré au racisme anti-Noirs, la CNCDH souligne que dans les sondages d'opinion, la population noire française est la minorité la plus acceptée, mais dans le même temps, elle est celle qui subit le plus de discriminations.

Ce rapport résonne particulièrement avec l'actualité, alors que des manifestations et rassemblements contre le racisme et les violences policières ont été organisés partout dans le monde ces dernières semaines, à la suite de la mort de George Floyd, un homme afro-américain tué par un policier blanc lors d'une interpellation fin mai.

"Les différences de traitement sont flagrantes", explique l'organisme, qui écrit également que "dans le débat public, sur les réseaux sociaux, dans les stades, c’est à l’égard des Noirs que s’exprime le racisme le plus cru, infériorisant et animalisant".

"Biais racistes issus de la période coloniale"

"La question de l’exploitation coloniale et de l’esclavagisme est tout à fait centrale" sur ce sujet, explique l'historien Pap Ndiaye, qui a participé au rapport, car "l’émergence du concept de race noire à partir du XVIIe siècle est profondément liée à l’esclavage". L'exploitation coloniale et l'esclavagisme ont créé "des formes de racisme très liées à la question de la servitude, à tel point que le terme nègre au XVIIIe devient synonyme d’esclave. C'est celui qui travaille, qui ne peut faire que ça, a des tâches simples liées à la servitude coloniale et esclavagiste".

Le rapport met "en évidence la prégnance de biais racistes issus de la période coloniale qui s’ancrent dans les références à un racisme d’exploitation, perdurant dans une société qui condamne ouvertement le racisme", écrit la CNCDH. C'est "tout à la fois une histoire, une culture et un ensemble de préjugés qui sont à la racine du racisme anti-Noirs".

La CNCDH fait par exemple le constat d'une surreprésentation des hommes et femmes noirs au sein des entreprises et administrations "dans les fonctions subalternes, et cantonnés dans des tâches de manutention". Les femmes noires sont ainsi surreprésentées "dans des fonctions de ménage, de nourrices ou d'aides-soignantes". "Ces discriminations font écho à une vision coloniale ancienne où la femme noire – voire plus précisément, l’Antillaise – était une figure maternelle, sympathique et bienveillante", écrit la CNCDH.

"Tout ça est profondément hérité d’une histoire qui est terminée, du point de vue des questions de colonisation et d’esclavage, mais a laissé des traces très profondes dans la manière dont nous considérons les groupes aujourd’hui", explique Pap Ndiaye. "Les races n’existent pas nous le savons, mais elles continuent leur existence dans les imaginaires".

L'entretien de certaines représentations racistes

L'historienne et sociologue Carole Reynaug-Paligot, interrogée par BFMTV.com, pose la question de la persistance de ces stéréotypes, des décennies après la fin des colonies françaises ou de l'esclavage:

"Il faut se demander comment ces stéréotypes perdurent, par quels canaux ce passé continue d'exister".

Et ce alors que les personnes éduquées avec ces préjugés ont disparu ou sont vieillissantes, et que les nouvelles générations "entendent à l'école un discours anti-raciste". L'article 2 de la loi Taubira, promulguée en 2001, rend par exemple obligatoire l'étude de l'esclavage à l'école. Mais la CNCDH note des limites à cet enseignement.

"A l’école, la 'question noire' n’est présente qu’à travers des thèmes tels que les traites négrières et l’esclavage ou au sein de chapitres sur la colonisation ou la décolonisation. Cette représentation, qu’elle soit positive ou négative, fait des personnes noires des victimes tout en les réduisant systématiquement à leur relation avec les Blancs".

"Quand on se promène dans les villes d'outre-mer, c'est l'histoire coloniale qui est racontée à tous les coins de rues", expliquait par exemple sur BFMTV l'historienne Françoise Vergès, notamment à travers des personnalités blanches. Et à l'inverse, les personnalités noires restent peu ou mal connues. "Pourquoi n'y a-t-il pas une statue de Toussaint Louverture [descendant d'esclaves noirs et chef de la révolution haïtienne, ndlr] à Paris?" questionnait l'historienne. "Encore trop peu d'élèves savent qu'Alexandre Dumas [célèbre écrivain] était métis", note de son côté la CNCDH.

Des rapports de domination qui se perpétuent

Pour Carole Reynaug-Paligot, ces représentations découlent de relations de domination différentes de l'époque coloniale, mais toujours existantes aujourd'hui. "On est encore dans un rapport où les pays européens et occidentaux imposent une certaine politique et une économie aux ex-pays colonisés", déclare-t-elle. Il y a un "racisme paternaliste peu agressif", "mais qui est un racisme de condescendance, du haut vers le bas", déclare Pap Ndiaye.

La CNCDH rappelle trois exemples de propos stigmatisant tenus par des présidents français: Jacques Chirac en 1991, qui faisait état du "bruit et de l’odeur" auxquels seraient exposés les Français cohabitant avec la population immigrée; Nicolas Sarkozy en 2007, déclarant à Dakar (Sénégal) que "le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire"; et dernièrement Emmanuel Macron en 2018, qui dans un discours sur l'éducation et la démographie en Afrique déclarait: "présentez-moi une femme parfaitement éduquée qui aurait 7, 8 ou 9 enfants".

"Il n’est pas question ici de dire que ces trois personnalités politiques sont (étaient) racistes, mais de dénoncer des propos stigmatisants, expressions de préjugés racistes, qui parce que prononcés par des responsables politiques emportent une certaine légitimation et contribuent à la diffusion et la banalisation des préjugés et discours discriminants", écrit la CNCDH.

Une représentation limitée

Les discriminations concernant cette minorité s'observent également au niveau de leur représentation dans l'espace public. Dans les médias "des progrès restent à faire" concernant la représentation de la diversité des origines, écrivait le CSA en 2018. Une analyse portant sur une vingtaine de chaînes télévisées démontraient que les personnes perçues comme blanches restaient "majoritairement représentées (83%)". 

La sous-représentation des personnes noires a été signalée dans plusieurs autres secteurs ces dernières années. En 2018, des comédiennes avaient publié un recueil intitulé "Noire n'est pas mon métier", dans lequel elles dénonçaient les clichés et plaisanteries douteuses sur leur couleur de peau, qu'elles subissaient dans le monde du cinéma.

Mais ces rapports de domination, s'ils sont de plus en plus dénoncés, peuvent également être assimilés par les personnes qui en sont victimes. "Dès le plus jeune âge, l’existence de pratiques racistes est intériorisée, ce qui rend l’identification et la dénonciation du racisme d’autant plus difficile", écrit la CNCDH. En socio-psychologie, c'est le concept de la "prophétie auto-réalisatrice", explique Carole Reynaug-Paligot, "quand on associe des stéréotypes négatifs à une personne, elle les intériorise et se dévalorise".

Ce phénomène a des incidences très concrètes sur la place de la population noire dans la société française. La CNCDH décrit des "mécanismes d'intériorisation d'un statut social inférieur" chez certains, "les conduisant parfois à s'autolimiter dans leurs études ou dans le choix des postes auxquels elles prétendent".

"Interroger ces rapports de domination"

Pour palier ces mécanismes d'infériorisation, ancrés dans nos sociétés et véhiculés par différents stéréotypes, "il faut interroger ces rapports de domination", déclare l'historienne, mais aussi "une réelle volonté de la part du gouvernement de lutter contre ces stéréotypes". Car c'est par les politiques publiques que certaines situations peuvent être modifiées sur le court, et le long terme.

La CNCDH prodigue plusieurs recommandations au terme de ce focus: le soutien et le développement par le gouvernement d'enquêtes "permettant de mieux connaître les discriminations et violences subies par les personnes noires", l'encouragement de la représentation de la diversité dans les médias, mais aussi le lancement de campagnes de communication contre les stéréotypes envers les personnes noires. Côté éducation, la Commission recommande d'axer "davantage les programmes scolaires sur les racines multiculturelles de la France et leurs apports à la culture nationale".

Article original publié sur BFMTV.com