Liban: le leader du Hezbollah ne parvient pas à calmer la colère sociale

Malgré les discours apaisants et les promesses de changements et de réformes de trois poids lourds de la politique libanaise, le Premier ministre Saad Hariri, le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah et le chef du plus grand parti chrétien Gebran Bassil, la colère des Libanais contre la classe politique ne retombe pas et la mobilisation ne faiblit pas.

Avec notre correspondant à Beyrouth, Paul Khalifeh

Lors d’une intervention très attendue, le chef du Hezbollah s’est clairement opposé, ce samedi 19 octobre, à la démission du gouvernement comme le réclament depuis trois jours des milliers de manifestants partout au Liban. Hassan Nasrallah a qualifié de « légitimes » les revendications sociales et économiques des protestataires, mais a mis en garde contre toute tentative d’exploitation politique du mouvement de contestation.

Le discours du chef du Hezbollah a été mal accueilli par les manifestants, tout comme ceux, avant lui, du Premier ministre Saad Hariri et du ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, gendre et dauphin du président de la République Michel Aoun.

Multiplication des incidents

Ce samedi, la mobilisation n’a pas faibli. À Beyrouth et dans les grandes villes, des centaines de manifestants ont occupé les places, en scandant des slogans réclamant le départ de la classe politique accusée de corruption. Le pays tout entier est resté paralysé, avec la fermeture des grandes artères à l’aide de pneus brûlés et de barricades.

Dans la ville de Tyr, au sud du Liban, des hommes armés ont pris à parti des dizaines de personnes qui scandaient des slogans hostiles au président du Parlement, Nabih Berry, la personnalité chiite la plus importante de l’État. Devant la multiplication des incidents, l’armée libanaise a publié un communiqué exhortant les manifestants à préserver la nature « pacifique » de leur mouvement et à ne pas détériorer les biens publics et privés.

Crise économique structurelle

Le programme de reconstruction décidé après la guerre civile du Liban est parvenu à d'excellents résultats il y a une dizaine d'années, avec un taux de croissance de 8% de 2007 à 2010. Mais aujourd’hui, les infrastructures sont en mauvais état et les Libanais connaissent une pénurie chronique d’eau potable et d’électricité.

Même s’il subit les répercussions de la guerre en Syrie voisine depuis 2011 avec un afflux massif des réfugiés, qui représentent aujourd’hui 25% de la population, le pays est miné par une corruption endémique et une mauvaise gestion, qui se traduisent par une croissance atone. La dette publique libanaise est aujourd’hui de 86 milliards de dollars, plus de 150% de son PIB, soit le troisième taux d’endettement le plus élevé au monde, après ceux du Japon et de la Grèce.

Cela n’empêche pas Beyrouth de contracter d’autres dettes. Lors d’une conférence internationale l’année dernière, le gouvernement s’est engagé à mettre en place des réformes en contrepartie de promesses de prêts et de dons de plus de 11 milliards de dollars. Mais ces réformes n’ont toujours pas vu le jour et les Libanais dénoncent une augmentation régulière des taxes.

Démission du leader chrétien Samir Geagea, Hariri tente de sauver la face

Désormais acculés, soumis à la pression de la rue, les dirigeants tentent de trouver des solutions à la crise économique, susceptible de calmer la colère des Libanais.

Le Premier ministre Saad Hariri est engagé dans une course contre la montre. Il s’est donné un délai de 72 heures qui se termine lundi soir pour proposer un plan de sauvetage économique et financier accepté par les partis politiques et susceptible de satisfaire les Libanais en colère.

La tâche est titanesque. Le chef du gouvernement travaille sous la pression de la rue, avec des dizaines de milliers de personnes qui manifestent depuis le 17 octobre et qui bloquent la plupart des grandes artères du pays. Il doit proposer des réformes structurelles, pour empêcher la faillite de l’État et une grave explosion sociale. Sa mission est d’autant plus difficile que ces anciens alliés des Forces libanaises l’ont lâché samedi soir. Jugeant que le gouvernement est incapable d’apporter des solutions à la crise, le chef de ce parti chrétien, Samir Geagea, a annoncé la démission de ses quatre ministres.

Malgré cela, Saad Hariri ne baisse pas les bras. Il tient des réunions marathons depuis vendredi avec ses conseillers et des représentants des principaux groupes parlementaires. Samedi soir, il a transmis au président de la République Michel Aoun un plan de sauvetage qualifié par ses milieux d'« inédit » dans l’histoire moderne du Liban. Un budget sans nouvelles taxes ou impôts avec un déficit avoisinant zéro pour cent.

Reste à savoir si son plan convaincra assez les Libanais pour qu’ils décident de rentrer chez eux. Ce mouvement qui critique la classe dirigeante libanaise toutes étiquettes confondues peut-il durer ? Pas évident, croit savoir Karim-Émile Bitar, professeur de Relations internationales à l'université Saint-Joseph de Beyrouth.

« Ce qui risque d'étouffer ce mouvement, c'est que des forces politiques assez antinomiques se retrouvent aujourd'hui dans un même camp, ils sont tous présents au gouvernement, qui rassemble aussi bien le Hezbollah que le parti de Saad Hariri et les principales mouvances chrétiennes. Donc des partis qui ne partagent pas la même vision économique, qui n'ont pas les mêmes alliés régionaux et qui pourtant se mettent autour d'une table et se partagent le gâteau dès lors qu'il s'agit de participer aux affaires publiques. Aujourd'hui, il y a un véritable risque que l'on assiste à un gouffre entre le peuple et ses dirigeants, entre ceux qui prônent le dégagisme, qui demandent à tous les leaders de rentrer chez eux et d'un autre côté, ces leaders qui se sont affrontés pendant des années sont aujourd'hui en train de faire bloc commun pour se maintenir au pouvoir. »

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