Liban: coup d’envoi de législatives jugées cruciales pour l’avenir du pays

Les expatriés libanais dans dix pays ont donné, vendredi 6 mai, le coup d’envoi des élections législatives. La communauté internationale et la population espèrent que cette échéance donnera un élan à un changement politique dans un pays exsangue. Mais rien n’est dit d’avance.

De notre correspondant à Beyrouth,

Les expatriés libanais résidant dans les pays du Golfe, en Syrie, en Égypte et en Iran ont donné vendredi 6 mai le coup d’envoi des premières élections législatives organisées depuis le vaste mouvement de contestation qui a éclaté au Liban en octobre 2019. 225 000 Libanais vivant à l’étranger se sont inscrits sur les listes électorales pour participer à ce scrutin.

C’est la deuxième fois que les membres de la diaspora libanaise ont l’opportunité de prendre part à cette consultation jugée cruciale pour l’avenir du pays, frappé par une crise économique qui a détruit l’économie et plongé dans la pauvreté 80% de la population. Les Libanais installés en Europe, en Amérique, en Australie et dans le reste du monde voteront le dimanche 8 mai, tandis que quatre millions d’électeurs sont appelés aux urnes le 15 mai au Liban.

L'ombre de l’explosion du port de Beyrouth

Ces élections se tiennent cette année dans des circonstances particulières, marquées par un effondrement économique et financier sans précédent et par une crise politique qui empêche l’adoption de profondes réformes exigées par la communauté internationale pour débloquer une aide substantielle vitale pour le pays.

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Elles se déroulent aussi dans un contexte de rejet par une bonne partie des Libanais de la classe politique accusée de corruption, d’irresponsabilité et de mauvaise gestion des affaires publiques. Ce ressentiment s’est considérablement amplifié après la double explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, qui a fait 218 morts, plus de 6 500 blessés et détruit une partie de la capitale libanaise.

La société civile et l’opposition divisées

103 listes s’affrontent lors de ces élections surveillées de près par la communauté internationale. Les pays européens et les États-Unis ne cachent pas leur souhait de voir émerger une nouvelle élite dirigeante avec laquelle ils pourraient travailler à la mise en œuvre de vastes réformes économiques, financières et politiques.

Cependant, les espoirs de changement et de renouvellement de la classe politique, caressés par les Occidentaux et une partie de la population, pourraient être déçus. Les groupes issus de la société civile, qui ont animé le mouvement de contestation, ne sont pas parvenus à unir leurs rangs pour optimiser leurs chances face aux partis traditionnels qui dirigent le pays depuis la fin de la guerre civile, en 1990.

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Incapables de s’entendre sur un programme commun minimaliste malgré les encouragements de diplomates occidentaux qui suivent de près l’évolution de la situation politique au Liban, les candidats des « forces du changement » se présentent en rangs dispersés et parfois dans des listes adverses dans la quasi-totalité des 15 circonscriptions. Face à eux, les vieux partis, bien qu’usés par le pouvoir, disposent toujours d’une importante clientèle et d’infrastructures bien rodées au jeu électoral.

L’opposition non plus n’est pas parvenue à unir ses rangs, même si elle tient le même discours résolument hostile au Hezbollah, accusé d’avoir construit « un État dans l’État » et d’être responsable de presque tous les maux qui accablent le Liban. Le parti chiite se défend de ces accusations et fait assumer aux États-Unis et à leurs alliés locaux la responsabilité des crises qui ont mis à genou le pays. Ainsi, les Forces libanaises de l’ancien chef de guerre chrétien Samir Geagea et le parti « Kataëb » de la famille Gemayel, alignent des candidats dans des listes adverses dans de nombreuses circonscriptions, entraînant une fragmentation du vote de l’opposition.

Le Hezbollah et ses alliés resserrent les rangs

En revanche, le Hezbollah et ses alliés ont réussi à mettre de côté leurs désaccords, le temps des élections, et ont présenté des listes communes ou complémentaires partout dans le pays. Sous l’impulsion du Hezbollah, le Courant patriotique libre (CPL, dirigé par le gendre du chef de l’État, Michel Aoun), et le mouvement chiite Amal, du président du Parlement Nabih Berry, ont établi une coopération électorale dans plusieurs régions. Pourtant, ces deux partis étaient à couteaux tirés pendant des années, se lançant des accusations de corruption et d’obstruction aux réformes. Le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a même réuni autour d’un repas de rupture du jeûne, pendant le mois du Ramadan, le chef du CPL Gebran Bassil et son rival chrétien Sleiman Frangié, qui ne s’étaient plus vus depuis des années.

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L’espoir d’un renversement décisif des rapports de force au Parlement en faveur des partis hostiles au Hezbollah a été sérieusement douché par la décision de l’ancien Premier ministre Saad Hariri et de son parti, le Courant du futur, de se retirer de la vie politique. Cette décision prise fin janvier a fragmenté le vote sunnite et, par conséquent, a favorisé les alliés du Hezbollah issus de cette communauté. Le vide laissé par Saad Hariri, qui vit actuellement aux Émirats arabes unis, a été jugé assez grave par les pays du Golfe alliés des États-Unis qu’ils ont décidé en urgence de renvoyer à Beyrouth leurs ambassadeurs retirés à l’automne dernier dans la foulée d’une crise diplomatique avec le Liban.

L’ambassadeur de Riyad veut remobiliser les sunnites

Depuis son retour dans la capitale libanaise, le 10 avril, l’ambassadeur d’Arabie saoudite, Walid al-Boukhari, redouble d’efforts pour convaincre les personnalités sunnites d’inciter les électeurs de cette communauté à ne pas boycotter les législatives et à voter massivement pour les listes hostiles au Hezbollah.

La démarche de Walid al-Boukhari est soutenue par la plus haute instance religieuse sunnite du pays, Dar el-Fatwa, et par des ténors de la communauté qui craignent un raz-de-marée pro-Hezbollah aux élections. Mais leurs efforts se heurtent à l’intransigeance de Saad Hariri, qui reste le leader sunnite le plus populaire du pays. L’ancien Premier ministre a interdit aux membres du Courant du futur de faire acte de candidature sous la bannière de son parti et a exigé de ceux qui souhaitent se présenter de démissionner au préalable.

Si aucun impondérable ne survient d’ici le 15 mai - comme par exemple un appel solennel de Saad Hariri à un vote massif sunnite, ou le retrait de certaines listes de l’opposition pour optimiser les chances des candidats les plus puissants- les paramètres actuels laissent penser que la configuration du prochain Parlement ne sera pas très différente de celle qui prévaut dans la Chambre sortante. Le changement tant espéré ne sera donc pas au rendez-vous.

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