Libéral, décroissant, égalitariste, chrétien… Les multiples facettes du «revenu universel»

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Qu’ont en commun le Kenya, l’Alaska, la Finlande, le Canada et l’Inde ? Tous ont accueilli des expérimentations du « revenu universel » sur leur territoire. Considéré par certains comme une solution face à la raréfaction de l’emploi dans un monde numérisé, comme levier de développement pour des régions paupérisées, ou encore comme un outil de redistribution économique, le concept attise intérêt et débats depuis plusieurs années. Mais derrière le mot se cachent différentes philosophies politiques, qui ne recouvrent ni le même sens, ni le même objectif.

« La définition la plus large que nous retenons du « revenu de base » est qu’il s’agit d’un revenu versé à vie à chaque membre de la communauté politique, sans condition, de façon régulière, et cumulable avec d'autres revenus », résume Raihere Maruhi, coordinateur international du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB). Son association transpartisane s’est donné pour but de promouvoir et développer la notion de revenu de base. « Mais derrière chaque proposition d’un revenu universel se cache une vision différente de la société, poursuit-il. Ce ne sont pas les mêmes objectifs politiques, et forcément, ce ne sont pas les mêmes mesures d’accompagnement. »

Plusieurs courants de pensée économiques militent ainsi pour l’instauration d’un revenu de base, de l’ultra-libéralisme aux plus protectionnistes, en passant par les héritiers de la doctrine sociale de l’Église. Le pape François a ainsi publié en décembre 2020 un ouvrage demandant l’instauration d’un revenu minimal pour tous, au nom de la « dignité » de l'être humain et de l'accès à l'emploi. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a, lui aussi, appelé en mai 2020 à instaurer un revenu de base universel pour résister face au Covid-19.

Des libéraux, dans la lignée des économistes Thomas Paine (1737-1809) d’abord, et de Milton Friedman (1912-2006) bien plus tard, se saisissent également de l’idée. Marc de Basquiat est l’un d’eux. Avec Gaspar Koenig, le fondateur du think-tank libéral Génération Libre, cet ingénieur économiste propose la mise en place d’un « LIBER », un revenu universel de 500 euros, versé sous forme de crédit d’impôt.

Assurer un revenu minimal comme base des libertés

Son projet s’appuie sur une réforme du système fiscal : les impôts seraient convertis en une taxe fixe de 30 à 32%, de laquelle seraient déduits les 500 euros du revenu universel. Pour les plus bas revenus, ce crédit d’impôt s’avérerait négatif : les concernés se verraient verser 500 euros par mois, une somme « suffisante pour conserver la tête hors de l’eau », explique Marc de Basquiat, si des aides au logement existent en complément.

Ce « socle solide » serait compatible avec d’autres revenus, qu’ils soient tirés d’un emploi rémunéré ou d’une assurance comme le chômage ou la retraite. Au-delà des 2 000 euros mensuels, la participation au financement du système deviendrait plus importante que le revenu universel : l'impôt deviendrait positif, et les personnes seraient taxées au-delà des 500 euros alloués à tous par l’État.

« Ce système permet d’en finir avec la grande précarité, sans pour autant dire aux gens ce qu’ils doivent faire, poursuit Marc de Basquiat, qui dénonce le paternalisme provoqué par la conditionnalité des minimas sociaux. Se lever le matin en ayant l’assurance de toucher 500 euros permet de rendre le travail plus souple, puisqu’importe ce que l’on gagne ou ce que l’on perd, elle est acquise et protège. »

Il voit donc dans cette base minimale de 500 euros le nécessaire pour assurer les besoins primaires de l’individu et lui permettre d’exercer ses libertés au sein d’un marché dérégulé, dans lequel le rôle de l’État serait limité et simplifié. L’individu pourrait ainsi occuper ponctuellement un emploi ou lancer une activité pour compléter sa « base », sans jamais risquer de la perdre.

Dissocier revenus et travail

« Limiter les inégalités n'est pas mon sujet, conclut ainsi Marc de Basquiat. Je veux assurer à chacun le moyen de survivre, et laisser ensuite les gens vivre leur vie ». Mais cette affirmation hérisse d’autres partisans du revenu universel.

« À l'exception du terme, Marc de Basquiat et moi ne sommes d’accord sur rien », sourit Baptiste Mylondo, auteur avec Michel Lepesant d’Inconditionnel, anthologie du revenu universel, paru en 2018. L’économiste, professeur de sciences sociales, milite en faveur d’un revenu de 1 080 euros par mois, l’équivalent du seuil de pauvreté en France, dans une optique égalitariste et décroissante.

« Je défends le revenu inconditionnel au nom du fait que chacun participe à l'enrichissement collectif, qu'il effectue une activité rémunérée ou non, développe-t-il. Nos activités sociales sont utiles car elles font exister la société. Il faut donc les valoriser. » Ce revenu, distribué en monnaie régionale et nationale, serait couplé à une gratuité étendue des services publics, et financé par une taxation des plus hauts revenus, selon une grille progressive de l’impôt. L’inverse donc de la proposition de De Basquiat, qui impose à tous une même taxe de 30%.

Un levier vers la décroissance ?

« La pauvreté est un sentiment relatif, affirme Baptiste Mylondo. Tant qu’il y a des inégalités, la pauvreté demeure, puisqu’elle existe en raison de la différence ressentie avec l’autre. » Son revenu inconditionnel, qu’il qualifie de « juste », viendrait donc lutter contre la pauvreté, mais également contre l’exclusion et l’exploitation : avec cette somme, le travail ne serait plus une obligation.

Le revenu universel pourrait donc devenir un levier de transition vers une société décroissante, travaillant et produisant moins pour plus d’égalité et de respect de l’environnement. « Je trouve intéressant d’évoquer le revenu universel comme expérience de pensée, ajoute-t-il. Par exemple, on nous objecte souvent que si le travail n’est plus nécessaire pour vivre, plus personne ne voudra s’occuper de tâches ingrates, pourtant nécessaires au fonctionnement de la société. Cela oblige à repenser la répartition des tâches. »

Émancipation des femmes, éducation des enfants et investissement

Une expérimentation​​ menée en Finlande sur 2 000 chômeurs infirme cependant la thèse de l’oisiveté. Entre 2017 et 2019, ils ont reçu 560 euros par mois au lieu de leurs indemnités habituelles, avec l'assurance de les conserver même en retrouvant un emploi. L'expérience a montré que leur taux de reprise d'emploi était légèrement supérieur à celui des chômeurs « classiques ». La certitude de conserver la somme, si elle n'a pas notablement accéléré leur insertion sur le marché du travail, n'a ainsi pas poussé les participants à cesser de chercher un emploi. Et leur bien-être a augmenté.

Une autre expérience, lancée au Kenya en 2018 par l'ONG américaine Give Directly, aboutit même à une hausse de la productivité des habitants. 20 dollars par mois seront ainsi distribués pendant 12 ans à 5 000 personnes à l’ouest du pays. L’expérience montre pour le moment que cette assurance financière minimale permet aux habitants d’investir pour développer leur activité, mais également qu’elle augmente les taux de scolarisation des enfants et favorise l’émancipation des femmes, enfin parties prenantes des finances familiales.

Mais Anne Eydoux, membre des Économistes atterrés, nuance cet apparent succès : « Les expérimentations ne sont pas réellement des revenus universels. Elles sont de portée limitée et leur financement, souvent temporaire, ne s’inscrit pas dans un système socio-fiscal. Des minima sociaux bien établis constituent une base plus protectrice. »

L'économiste propose donc plutôt une revalorisation des minimas sociaux et une fiscalité qui s’attaque aux inégalités, couplée à une politique de création d'emplois. Et conclut : « Le revenu universel est un thème récurrent en période de crise. Confrontées à la montée du chômage, de la pauvreté et de la précarité, les sociétés sont tentées d'y voir une solution, mais sa mise en pratique demeure problématique ».