Mort de Bernard Tapie : “Salut bonhomme !”

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Bernard Tapie, atteint d'un cancer depuis 2017, est décédé, dimanche, à l'âge de 78 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué. Retour sur la vie bien remplie d’un homme d’affaires touche-à-tout qui a autant agacé que fasciné, qui a réussi et échoué, toujours avec la même gouaille.

L'ex-ministre et homme d'affaires Bernard Tapie est décédé des suites d'un cancer, dimanche 3 octobre, à l'âge de 78 ans, a annoncé sa famille dans un communiqué publié par le journal La Provence.

Sur BFM TV, le Premier ministre, Jean Castex, a dit "s'incliner devant la mémoire de Bernard Tapie".

"La première image qui me vient c'est celle du combattant, pour ses idées, ses convictions. Il a toujours été très engagé contre l'extrême droite, mais surtout pour des causes, son club, sa ville, l'entreprise aussi. Bref un homme très engagé qui a tout donné et je crois qu'on l'a vu aussi contre la maladie. Il a lutté pied à pied, comme le combattant qu'il a toujours été. Je m'incline à la mémoire de Bernard Tapie", a déclaré le chef du gouvernement à la presse.

"Pas une catastrophe"

“Quand on a 70 ans et plus, il faut accepter qu’à un moment donné on va aller vers l’épreuve ultime qu’est la mort.” Les mots sont de Bernard Tapie lui-même, lors d’une interview donnée à France 2 en novembre 2017. “Nanard”, comme il se nommait lui-même, s’en est donc allé, dimanche 3 octobre, des suites d’un cancer de l’estomac et de l’œsophage. Cette maladie, qu’il prenait comme “une épreuve supplémentaire”, aura finalement eu raison de lui.

Mais mourir, pour Bernard Tapie, ce n’était “pas une catastrophe”. “J’ai vécu d’une manière incroyable, formidable. Chanceux, j’ai connu des moments de bonheur inimaginables”, expliquait-il, comme pour faire le bilan.

Difficile de saisir un seul et unique Bernard Tapie. Celui qu’on appelle “le boss” à Marseille est un touche-à-tout : il a soulevé la Coupe aux grandes oreilles, a réussi en affaires, a chanté, est allé en prison, a tenu tête à Jean-Marie Le Pen, a fait du théâtre, a été ministre de François Mitterrand, et encore bien d’autres choses.

Bernard “Tapy” cherche sa voix

Figure populaire, Bernard Tapie naît en 1943 au sein d'une famille modeste. Un père ouvrier ajusteur-fraiseur et une mère aide-soignante, à mille lieux de celui qui fera partie des plus grandes fortunes françaises dans les années 1980. “Vous ne vous rendez pas compte, ma salle de bains quand j’étais môme, c’était une cuvette dans la cuisine”, expliquait-il dans une interview au Monde en 2017. “Le rêve, c’était d’aller dans une HLM ! Mais mes parents m’ont donné tellement d’amour, j’étais heureux comme personne.”

Pendant les années 1960, le jeune homme cherche sa voix. Il effectue brièvement ses premiers pas dans le monde du sport en tant que pilote de Formule 3, mais l’aventure prend fin après un grave accident qui lui vaut quelques jours de coma. Il s’essaie ensuite à la musique. En 1966, c’est donc un certain “Bernard Tapy” qui sort trois 45 tours avec des chansons qui ne sont pas restées dans les annales. Mais il y croit et déjà sa jaquette de vinyle donne le ton : cette courte biographie présente un homme qui ”a monté une affaire industrielle qui marche très fort et [qui] possède le don particulier de réussir tout ce qu’il touche”.

Les années 1960 lui donneront raison. En 1967, Bernard Tapie vend des téléviseurs à Paris, puis rachète le magasin dans lequel il travaillait. Une entreprise couronnée de succès qui lui donne le goût de poursuivre dans ce milieu. Quelques années plus tard, en 1975, il crée donc – avec deux autres personnes – Cœur assistance et Cœur assistance-distribution, deux sociétés qui fournissent un service de secours rapide aux personnes atteintes de problèmes cardiaques. Cette entreprise est aussi celle de ses premiers ennuis judiciaires, même si à l’époque une journaliste du Monde interroge : “N'a-t-on pas voulu, peut-être hâtivement, faire de l'échec de Cœur-Assistance une affaire Tapie ?”.

Un homme d’affaires sur tous les fronts

Bernard Tapie, homme d’affaires, c’est l’histoire de sa vie. Interviewé en 2010 au Salon des entrepreneurs, il se définit lui-même comme “le gourmand qui, devant la carte du restaurant, a envie de tout manger”. Et de l’appétit, il en a dans les années 1980. L’homme d’affaires se spécialise dans la reprise, parfois pour 1 franc symbolique, d’entreprises en difficulté financière.

Son groupe prend de l’ampleur, et couvre des secteurs aussi divers que le pesage (avec l’entreprise Testut), les équipements sportifs (Look), les piles électriques (Wonder), la vente par correspondance (Manufrance)... En quelques années, Bernard Tapie reprend une cinquantaine de sociétés – ce qui lui vaut le surnom de “Zorro des entreprises” –, mais ces dernières connaissent des fortunes diverses : certaines sont finalement liquidées, d’autres revendues à un prix plus fort qu’à leur reprise.

Pour faire fortune, “Nanard” mouille le maillot en affaires comme dans le sport. Il allie d’ailleurs les deux lorsqu’il reprend La vie claire, une entreprise dont il veut redorer l’image, en sponsorisant une équipe cycliste. Il fait signer Bernard Hinault – qui a loué en 2017 “la grande force mentale” de l’homme d’affaires – en tant que leader, avec un certain succès : en 1985, celui qui est alors quadruple vainqueur du Tour de France remporte sa cinquième Grande Boucle. L'année d'après, ce sera au tour de Greg LeMond, toujours sous le maillot La vie claire.

Les affaires, Bernard Tapie en fait aussi à la télévision : son visage apparaît de plus en plus à l’écran, les médias sont friands de sa gouaille. Alors, en 1986-1987, il finit par créer et présenter Ambitions, une émission où il aide en direct – et avec un savoir-faire en matière de mise en scène – à la réalisation d’une entreprise ou à la concrétisation d’un projet de construction, comme un complexe touristique dans le Sud. “Il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un me dise : ‘C’est en voyant Ambitions que j’ai eu envie de faire mon entreprise.’”, dira-t-il au Monde en 2017.

Du business à la télévision, mais aussi dans les écoles. Fort de son succès, Bernard Tapie crée dans les années 1980 plusieurs écoles de commerce, financées par ses fonds propres – la première à Béziers en 1986 –, des établissements réservés uniquement aux jeunes au chômage ou sans formation scolaire. L’objectif ? “Insérer rapidement ces élèves sur le marché du travail en leur apprenant le maximum de techniques de vente et de commerce”, rappelle Midi Libre.

Et dans le commerce, “Nanard” sait faire recette. Lui, cet amateur des coups de publicité réfléchis. Certains plutôt réussis, comme quand il s’agit de faire la promotion des piles Wonder pour relancer l’activité de son entreprise. D’autres un peu moins, comme lorsqu’il rachète, puis revend, au début des années 1980 les châteaux possédés en France par l’empereur autoproclamé de la République centrafricaine Jean Bedel Bokassa – qui les récupérera finalement en justice – pour faire don des recettes à l’Unicef. Cette histoire donne lieu en 1983 à une interview qui dit tout de l’ambivalence de l’homme d’affaires. “On ne sait plus trop si c’est sincère, si c’est un coup de démagogie, de pub, l’argent à l’Unicef”, l’interroge le journaliste Hervé Chabalier. “C’est peut-être tout en même temps”, lui répond simplement Bernard Tapie.

Foot, politique et Guignols de l’Info

En 1986, “Nanard” allie les affaires à sa passion pour le football. À 43 ans, il devient président de l’Olympique de Marseille, qu’il souhaite faire revenir “le plus vite possible” sur le podium de la Ligue 1. Et dans la foulée de son expérience réussie dans le cyclisme, il gagne son pari sur les pelouses : l’OM remporte successivement quatre championnats de France entre 1989 et 1992. Mais pas que : il reste aussi certainement “à jamais le premier” dans le cœur des supporters du club marseillais, qui ont apporté leur soutien à leur “boss” lorsqu'il fut atteint d'un cancer. Pour eux, Bernard Tapie a permis à l’OM de remporter la Ligue des Champions en 1993, la seule à ce jour gagnée par un club français. Une réussite qui va poursuivre Bernard Tapie, au point qu’en 1998, après la victoire des Bleus face au Brésil en finale de Coupe du monde, un certain Didier Deschamps lui rend hommage : “On lui doit beaucoup, et c’est vrai que là-bas (à l’OM, NDLR) on a pris une mentalité de gagnants.”

Bernard Tapie continue de “croire en son étoile”, comme il le chantait en 1985. Cinq ans plus tard, il reprend l’entreprise Adidas, une société, comme pour La vie claire, à la croisée du milieu des affaires et du monde du sport. “Je suis tombé sur l'affaire de ma vie”, déclare-t-il en 1990, sans se douter à ce moment-là que ce sera aussi l'affaire judiciaire de sa vie.

Parallèlement à ses activités de businessman et de dirigeant dans le football, Bernard Tapie connaît une ascension fulgurante sur la scène politique. Repéré par François Mitterrand, il est élu député des Bouches-du-Rhône, en 1989, puis conseiller régional, puis nommé ministre de la Ville, en 1992. Une décision qui fait grincer des dents au Parti socialiste.

Comme en affaires, l’homme politique garde son franc-parler, et fait de sa candidature un cheval de bataille contre le Front national, Jean-Marie Le Pen en tête. En 1989, Bernard Tapie en vient même à intimider ce dernier lors d’un débat, tout en lui disant : “C’est pas parce que vous avez une grande gueule et que vous affirmez fort quelque chose que c’est vrai”. Puis lors des élections régionales en 1992, il n’hésite pas à insulter les électeurs et le président du FN – “C’est parce qu’on déculpabilise ceux qui se trouvent une bonne raison qu’on a un Front national si fort, car si Le Pen est un salaud, ceux qui votent pour eux (sic) sont des salauds” – ce qui lui vaudra une plainte en retour du président du parti.

C’est cette personnalité haute en relief qui vaut certainement à Bernard Tapie d’apparaître dans Les Guignols de l’info. Sa marionnette en latex, c’est un personnage physiquement bling-bling et franc du collier, qui envoie un “salut, bonhomme !” à chaque entrée sur scène. Une caricature rendue populaire pour toute une génération aussi avec la chanson “La combine à Nanard”. Mais le principal intéressé a peu apprécié sa marionnette. “C'est très con de me montrer avec des gourmettes, des montres en or… J'en ai jamais eu”, disait-il au journal Le Figaro en 2015. Avant d’avouer “bien aimer ‘sévèrement burné’ (l’expression que disait souvent sa marionnette, NDLR), surtout depuis que j'ai compris ce que cela voulait dire. Je me marre !”.

“C’est toujours le gangster qui contrôle l’affaire”

Mais l’ascension de Bernard Tapie va être stoppée en plein vol par de nouveaux ennuis judiciaires. En 1993, un an avant qu’il ne quitte la présidence de l’OM, il se trouve face à “l’affaire VA-OM” – qui lui vaut finalement de passer 165 jours en prison –, affaire qui porte le nom d’un match de football où il aurait été proposé des sommes d’argent à des joueurs de Valenciennes afin qu’ils lèvent le pied face au club marseillais. Devant le tribunal en 1995, Bernard Tapie dira à propos de cette affaire : “Tout le monde a menti dans ce procès, mais moi j’ai menti de bonne foi”. Une morale singulière qu’il a défendue ensuite en 2017, en déclarant au Monde : “C’est pas le mensonge qui est grave, mais la tromperie”.

C’est d’ailleurs de tromperie que Bernard Tapie s’estime victime au début d’une autre affaire, celle l’opposant au Crédit Lyonnais, qui commence en 1992 – quand l’homme d’affaires entre au gouvernement – avec la mise en vente de l’entreprise Adidas. Réalisée en 1993, cette cession va être contestée pendant des années par Bernard Tapie, à qui un arbitrage donne raison en 2008. Arbitrage qui est lui-même remis en cause quelques années plus tard, et Bernard Tapie est définitivement condamné en 2017 à rembourser la somme de 404 millions d'euros.

Pendant ces affaires, Bernard Tapie fait une parenthèse musicale toute en ironie aux côtés du rappeur Doc Gyneco en 1998, où tous deux chantent ce refrain : “Dans le foot, les affaires, le rap, les ministères, c’est toujours le gangster qui contrôle l’affaire”.

À la fin des années 1990 et durant les années 2000, l’homme se reconvertit comme acteur au théâtre, il écrit des livres et joue dans des téléfilms. Il fait quelques incursions dans le milieu des affaires, en achetant notamment en 2010 un yacht de luxe qu’il rénove pour le mettre en location. La même année, il répond à un auditeur de France Inter au sujet de ses ennuis judiciaires : “Il est très difficile d’être en même temps dans une carrière politique, dans une carrière sportive, dans une carrière industrielle, de passer de l’une à l’autre sans que de temps en temps, évidemment, on commette des fautes”. Puis, de déclarer, après avoir fait un bilan de ses réussites : “Bref, disons que j’ai pas fait que des choses pas bien.”

En 2017, Bernard Tapie avait toujours autant de satisfaction à l’heure du bilan de sa vie. Au Monde, il déclarait : “Qu’est-ce que j’ai pas fait ? À ma place, tu ne peux pas te dire que t’as pas été pourri gâté par la vie. [...] L’idée de mourir, ça ne me fait pas chier du tout. La mort, c’est la consécration de la vie pour moi.”

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