Les lettres de Rédoine Faïd à cette journaliste sont devenues un livre, elle nous raconte leurs échanges

« Depuis l’enfer gris, Lettres de Redoine Faïd à Plana Radenovic » (Michalon), sorti ce 26 janvier, est le fruit de l’échange épistolaire entre le braqueur et la journaliste du JDD.
DR « Depuis l’enfer gris, Lettres de Redoine Faïd à Plana Radenovic » (Michalon), sorti ce 26 janvier, est le fruit de l’échange épistolaire entre le braqueur et la journaliste du JDD.

DÉTENTION - C’est l’un des braqueurs français les plus médiatisés. Auteur de vols à main armée depuis l’adolescence, spécialisé dans l’attaque de fourgons blindés, Rédoine Faïd est aussi connu pour avoir réussi à s’évader de prison à deux reprises, une fois de celle de Sequedin (Hauts-de-France), le 13 avril 2013, puis une seconde fois en hélicoptère, de Réau (Seine-et-Marne), le 1er juillet 2018. Depuis, il est l’une des personnes détenues en France les plus surveillées, dans des conditions d’isolement inédites que dénoncent ses avocats.

C’est justement pour discuter de ses conditions de détention que la journaliste police-justice au Journal du dimanche (JDD) Plana Radenovic s’est rendue au parloir du Centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil (Hauts-de-France), en octobre 2019. Elle rencontre alors Rédoine Faïd, dont elle publiera ensuite l’interview dans le JDD. Lorsqu’il lui écrit pour la remercier, elle sait immédiatement que c’est le commencement de quelque chose. Qui prendra la forme, trois ans plus tard, d’un livre.

« Depuis l’enfer gris, Lettres de Rédoine Faïd à Plana Radenovic » (Michalon), sorti ce 26 janvier, est le fruit de cet échange épistolaire avec le braqueur, son « ami de papier », qui lui écrit du plus profond de la prison.

Le HuffPost. Pourquoi avoir décidé d’entamer une correspondance avec Rédoine Faïd ?

Plana Radenovic. Rédoine Faïd m’a intéressée, en tant que personne autant qu’en tant que détenu. D’ailleurs, l’administration pénitentiaire insiste beaucoup pour que l’on emploie l’expression « personne détenue » et pas « détenu » tout court. Ce qu’au départ je trouvais un peu artificiel et que j’ai fini par comprendre : un détenu n’est pas défini uniquement par sa condition, celle d’être enfermé, c’est aussi une personne.

Quand l’interview où il dénonce ses conditions de détention a été publiée dans le JDD, cela a engendré des répercussions compliquées pour lui, du quartier disciplinaire etc. Mais il m’écrit alors une première lettre pour me remercier de l’article. À ce moment-là, son but, outre le fait de continuer à exister médiatiquement, c’est vraiment de dénoncer ses conditions de détention. Lorsque je réponds, j’ai déjà cette idée d’entamer une correspondance. Je lui en parle d’ailleurs assez tôt dans nos échanges. Pour moi, c’était un accès privilégié à la vie à l’intérieur d’une prison.

Quelles sont les conditions de détention qu’il décrit et en quoi sont-elles particulièrement strictes ou difficiles ?

Depuis 2018, Rédoine Faïd est dans un quartier d’isolement, ce qui signifie qu’il est seul et que les cellules autour de lui sont vides aussi. Quand il va en cour de promenade, deux heures par jour, il est seul. Il ne côtoie jamais aucun détenu. Et ce qui est inédit, c’est qu’à cet isolement s’ajoutent d’autres mesures coercitives. Par exemple, lorsqu’il était encore au Centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil, il était fouillé à nu plusieurs fois par jour. Il y avait un véritable acharnement. Depuis son transfert à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (Île-de-France), c’est un peu moins souvent. À chaque déplacement, il est encadré par quatre surveillants en tenue antiémeute. Ce qui participe à l’ambiance « ennemi public n° 1 ».

Et puis il y a le parloir hygiaphone, c’est-à-dire équipé d’une vitre en plexiglas qui le sépare de ses interlocuteurs. Depuis sa dernière incarcération après l’évasion de la prison de Réau (Seine-et-Marne) en octobre 2018, il ne voit ses proches que comme ça. Quand je l’ai rencontré, je me suis rendu compte de l’aspect inhumain de la mesure : même le son de la voix est modifié. Il en parle dans le livre, sa sœur a eu un cancer et elle est décédée en octobre dernier. En quatre ans, alors qu’elle était en fin de vie, il n’a pas pu ne serait-ce que lui prendre la main. Des détenus placés à l’isolement, il y en a quelques centaines en France. Mais l’hygiaphone, c’est une mesure disciplinaire, utilisée ensuite pendant le Covid pour maintenir les parloirs dans le contexte de crise sanitaire, mais qui n’a jamais été maintenue ainsi plusieurs années de suite. Salah Abdeslam, par exemple, avait un parloir hygiaphone au début de sa détention, mais on lui a ôté ensuite. De l’imposer comme ça sur la durée, c’est quelque chose d’inédit.

Ces conditions de détention particulièrement strictes lui sont-elles imposées à cause de ses deux évasions ?

Il y a d’abord ce qui est rationnel : c’est un détenu « particulièrement signalé », parce qu’il s’est déjà évadé deux fois, donc c’est normal qu’il ait des conditions de détention plus sécurisées. Mais il y a aussi quelque chose de l’ordre de l’irrationnel : on en fait un symbole, parce que l’administration pénitentiaire s’est sentie humiliée. En juillet 2018, je suis allée à Réau, juste après l’évasion. Le personnel pénitentiaire était traumatisé et ils parlaient vraiment d’humiliation. Mais ce sentiment-là, même s’il est légitime, crée aussi toutes ces conditions qui sont très rares et le coupent progressivement de toute humanité. À la fin du livre, Rédoine Faïd fait référence à un certificat médical, que je n’ai pas pu publier à cause du secret médical, où il est clairement écrit qu’il va avoir des séquelles psychiques irréversibles à cause de cet isolement de longue durée.

À l’époque de la promotion de son livre « Braqueur – Des cités au grand banditisme », en 2010, il enchaîne les plateaux télé en assurant que son passé de criminel est derrière lui. Il sera arrêté de nouveau en 2011, pour un braquage raté en 2010, qui a entraîné la mort d’une policière. Cette « repentance médiatique » a-t-elle aussi joué contre lui ?

C’est sûr que, quand je parle de Rédoine Faïd à des confrères journalistes en police-justice, qui ont 15 ou 20 ans de plus que moi, ils se sont sentis floués. Parce que tout le monde a l’impression qu’il se fout de la gueule du monde. Comment savoir ? Si cela se trouve, en 2010, il voulait essayer de vivre normalement et il n’y est pas arrivé. Ou peut-être pas et qu’il se fout effectivement de la gueule du monde. Je ne sais pas. Mais c’est vrai que ça a joué aussi.

Dans les médias, il est souvent décrit comme « séducteur » ou « manipulateur ». Est-ce que publier ses lettres, ce n’est pas aussi participer à sa communication ?

Au début, quand je l’ai rencontré, je me préparais comme si j’allais rencontrer un homme politique. Je me disais qu’il allait essayer de me manipuler. Et c’est vrai que d’un côté, c’est un personnage public. C’est quelqu’un de connu, qui a une image, qui est très importante pour lui. Que ce soit un livre ou un article, il a besoin qu’on parle de lui.

La séduction, je ne l’ai pas sentie ni quand je l’ai vu, ni dans ses lettres. La manipulation, c’est dans sa personnalité et il est très fort : c’est encore une fois comme un politique, il appelle les gens par leur prénom, il les capte très vite, etc. Je ne peux pas à 100 % éviter cet écueil, mais je pense que je peux quand même l’atténuer, car cette relation épistolaire dure dans le temps. Même depuis que le livre est terminé, on continue à s’écrire des lettres. Je pense être arrivée à une forme de vérité sur lui, par certains points, même s’il garde le contrôle sur d’autres.

Dans le livre, vous montrez quelqu’un qui montre de l’empathie. Une qualité rarement mise en avant dans les différentes facettes de sa personnalité. Pourquoi était-ce important pour vous ?

Quand il braque ou quand il s’évade, il est dépourvu d’empathie. Sinon, tu ne peux pas faire ça, braquer une arme face à quelqu’un. Mais je voulais montrer qu’en dehors de ses crimes, c’est un être humain, qui a de l’empathie. Je me suis longtemps posé la question, avant de publier, de savoir si j’intégrais les passages qui parlent de ma vie personnelle. J’ai choisi de le faire parce que ça montre vraiment ce côté « personne détenue ». À la mort de ma petite sœur, il a trouvé les mots justes, alors que des amis proches n’ont pas réussi à le faire. C’est quelqu’un qui se construit dans l’adversité, il est familier de l’horreur. Mais il a trouvé les mots, alors que ce n’est que « mon ami de papier ».

Quelles sont les perspectives de Rédoine Faïd aujourd’hui ?

Il est censé sortir en 2046, donc à 75 ans. Son dernier procès s’ouvre en septembre 2023, pour l’évasion de Réau en bande organisée, pour laquelle il encourt 30 ans. Alors, on n’est pas aux États-Unis, certaines peines sont confondues, mais la peine d’évasion, qui est de dix ans, s’ajoute forcément.

À voir également sur Le HuffPost :

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Lire aussi