Lettre à Léo Lagrange sur l’état actuel de la gauche française

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Monsieur le ministre,

Il y a tout juste 80 ans, le 9 juin 1940, dans un village de l’Aisne, vous succombiez à un éclat d’obus en tentant de vous opposer, vous et vos hommes, à l’irrésistible avancée des troupes allemandes sur Paris. A cette occasion, vous auriez d’ailleurs pu croiser la route d’un certain Charles de Gaulle qui se battait encore quelques jours auparavant, à quelques kilomètres de là. Votre farouche détermination à lutter pour la défense de la République, il est vrai, aurait aussi pu faire de vous un recours pour la Nation après que seulement quatre-vingt parlementaires, dont beaucoup de vos amis, refusèrent de voir sombrer la République en 1940. Parlementaire, vous vous étiez néanmoins engagé volontairement car vous apparteniez à une génération pour qui les termes de devoir patriotique prenaient tout leur sens. Vous étiez pacifiste comme bon nombre de vos camarades mais lorsque la Patrie fut déclarée en danger, vous n’aviez pas hésité un seul instant.

Un héritage oublié

Après la guerre, la création par un jeune militant socialiste du nord, Pierre Mauroy, d’une fédération d’éducation populaire qui porte votre nom, a contribué à honorer votre mémoire et l’œuvre qui fut la vôtre au cours de la brève période du Front populaire durant laquelle vous fûtes sous-secrétaire d’État aux loisirs. "Allez au-devant de la vie" constituait le mot d’ordre en direction des classes populaires. Pour toujours, vous resterez l’homme des congés payés, la seule loi du Front populaire à avoir été votée à l’unanimité (moins une voix) à la Chambre des députés, qui permit notamment à de nombreux ouvriers de voir la mer pour la première fois. Dans une Europe en proie aux régimes totalitaires, votre détermination a aussi contribué à défendre les valeurs républicaines, y compris chez certains des vôtres qui, comme Marcel Déat, étaient tentés par les régimes autoritaires. Votre combat en faveur de l’émancipation des classes populaires n’a jamais non plus varié. Il est même constitutif de votre engagement socialiste. A l’inverse d’une partie de la gauche française actuelle qui ne sait plus parler aux classes populaires, sauf sur le mode de la compassion et de la soi-disant bienveillance, vous placiez au contraire votre combat dans la capacité de ces derniers à s’émanciper de la tutelle patronale, notamment par la culture.




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