L'escalade en Cisjordanie, une passion bridée par la guerre

Un Palestinien escalade une paroi rocheuse à Wadi al-Ghoul, près de Bethléem, en Cisjordanie occupée, le 16 mars 2024 (Sonia LOGRE)
Un Palestinien escalade une paroi rocheuse à Wadi al-Ghoul, près de Bethléem, en Cisjordanie occupée, le 16 mars 2024 (Sonia LOGRE)

"Yalla, vas-y!" Faris Abou Gosh encourage un de ses amis sur la falaise de calcaire blanc. Sur ce spot d'escalade près de Bethléem, en Cisjordanie occupée, les grimpeurs palestiniens tentent d'oublier pour un moment la guerre, les barrages et les colonies.

Faire de l'escalade a toujours été une parenthèse enchantée, une façon de s'échapper d'un quotidien difficile, explique le jeune homme. Mais après le 7 octobre, "plus personne ne trouvait de sens à grimper", dit-il.

Cet étudiant en kinésithérapie de 22 ans a l'escalade chevillée au corps. "Depuis sept ans, je suis complètement obsédé par l'escalade et j'ai organisé toute ma vie autour de ça", raconte-t-il.

Mais cette passion est difficile à pratiquer en Cisjordanie, plus encore depuis l'attaque sanglante du Hamas dans le sud d'Israël qui a déclenché la guerre dans la bande de Gaza.

Dans le décor idyllique du Wadi al-Ghoul, une vallée luxuriante à cinq kilomètres de Bethléem, ils sont ce jour-là une douzaine de grimpeurs, Palestiniens mais aussi Italiens employés d'ONG.

"On se sent plus en sécurité quand il y a des étrangers qui grimpent avec nous", fait remarquer Faris Abou Gosh. "Les soldats s'en prennent rarement" à eux, explique-t-il.

Un berger bédouin fait paître ses moutons au pied de la roche, et de jeunes garçons du village voisin sont venus en spectateurs. L'endroit est bien connu des grimpeurs palestiniens, tant pour sa beauté que pour son éloignement des colonies israéliennes.

- Difficultés d'accès -

Mais s'y rendre est compliqué car les barrages israéliens se sont multipliés en Cisjordanie depuis l'attaque du Hamas.

Faire du stop est risqué, les Palestiniens craignant de tomber sur des soldats ou des colons israéliens.

Tariq Kaabna, un jeune originaire de la région de Bethléem, raconte qu'un soldat israélien lui a vidé sa bouteille dans son sac à dos à un barrage. Juste "comme ça", dit-il, en haussant les épaules.

Depuis le début de la guerre à Gaza, la situation s'est énormément tendue en Cisjordanie.

Plus de 430 Palestiniens y ont été tués par des tirs de soldats ou de colons israéliens, selon l'Autorité palestinienne, et au moins dix-sept soldats ou civils israéliens sont morts dans des attaques, d'après les autorités israéliennes.

"Le premier mois après le 7 octobre, il était quasiment impossible de sortir de certaines villes ou villages, car les Israéliens avaient fermé les routes", explique Hiba Chahine, présidente de l'Association palestinienne d'escalade.

"C'était très dur, et ça reste très dur, de bouger entre les villes. Il faut prendre des routes secondaires, faire de très longs détours. Vous pouvez rouler pendant une heure et demie juste parce qu'il est impossible de franchir une route réservée aux colons", déplore-t-elle.

- Sentiment d'insécurité -

Les incidents entre grimpeurs et colons étaient déjà fréquents dans le passé, particulièrement sur les spots d'escalade situés non loin des colonies, dont l'ONU répète régulièrement qu'elles sont illégales au regard du droit international.

Mais le sentiment d'insécurité s'est encore accru ces derniers mois.

Sur le spot d'Ein Qiniya, près de Ramallah, "il y a eu une augmentation de la présence des colons et des soldats. Une fois, les grimpeurs ont été chassés car le site (d'escalade) a été décrété zone militaire", raconte Faris Abou Gosh, originaire du camp de réfugiés de Qalandia, près de Ramallah.

Dans une zone déclarée parc naturel israélien, le site d'Ein Farah, magnifique canyon où coule une rivière pendant l'hiver, a été pour sa part fermé par les gardes de la réserve.

Si l'escalade est un sport relativement récent en Cisjordanie, la topographie rocheuse y ouvre des perspectives infinies aux grimpeurs. Des milliers de falaises parsèment le territoire, et des dizaines de voies ont été ouvertes ces quinze dernières années.

"Quand on a commencé, (...) on pensait que la situation serait sûre", se souvient Tim Burns, un grimpeur américain qui a ouvert les premières voies en Cisjordanie au milieu des années 2010.

Depuis l'état américain du Colorado, il raconte à l'AFP qu'un voyage d'escalade prévu pour décembre 2023 avec la star américaine du milieu Alex Honnold a été annulé à la dernière minute pour des raisons de sécurité et à cause des difficultés d'accès aux sites.

Au-delà de ces difficultés, Faris Abou Gosh comme Hiba Chahine confient ressentir un sentiment de culpabilité à exercer leur passion alors que la guerre fait rage à Gaza. "D'une certaine façon, j'ai l'impression que c'est irrespectueux", dit l'étudiant.

Restent quelques bonnes nouvelles. En février, l'Association palestinienne d'escalade a été reconnue par la Fédération internationale d'escalade (IFSC) et sa présidente espère pouvoir un jour mener une délégation palestinienne aux Jeux olympiques.

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