Législatives 2024 : se retirer ou se maintenir face au RN, l'épineuse question depuis 25 ans

En cas de triangulaire, la question d'un désistement du candidat le moins bien placé pour faire barrage à l'extrême droite a toujours divisé.

Gabriel Attal est attendu sur les consignes données en cas de second tour entre le RN et LFI (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)
Gabriel Attal est attendu sur les consignes données en cas de second tour entre le RN et LFI (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)

Se maintenir ou oeuvrer au barrage face au RN, voilà la question qui risque d'alimenter l'entre deux tours des élections législatives. La première prise de position claire est venue de la gauche, de la part de Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, membre du Nouveau Front Populaire. Comme elle l'a répété sur BFMTV ce mercredi, elle annonce que les candidats Écologistes engagés dans des triangulaires face à l'extrême droite se désisteront s'ils sont en troisième place, "pour battre l'extrême droite."

Si la position des Écologistes est claire avant le premier tour, Marine Tondelier appelle les autres partis à sortir du bois avant le 30 juin. "J'adresserai aujourd'hui un courrier à Horizons, au Modem, à l'Udi et à Renaissance en demandant à les rencontrer. Je veux qu'ils m'expliquent les yeux dans les yeux leur refus d’appeler au barrage républicain face aux candidats du RN", a-t-elle expliqué, alors que selon Le Parisien, la ligne de la majorité pourrait être "Ni RN, ni LFI", inspiré du "ni-ni" de la droite des années 2010, sans toutefois préciser si la situation serait différente si un candidat issu du PS, d'EELV ou du PCF était présent au second tour.

Dans Le Monde, plusieurs personnalités dont le chef du PS Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, mais aussi la ministre Agnès Pannier-Runacher ont signé une tribune appelant à la mise en place, avant le premier tour, d'un accord de désistement "pour empêcher que le RN n'obtienne une majorité"

Interrogé sur France Inter sur sa position en cas de triangulaire face au Nouveau Front populaire ou au Rassemblement national, Édouard Philippe s'est montré évasif : "C'est une bonne question, j'y répondrai de façon extrêmement claire au soir du premier tour".

La situation, très rare lors des dernières législatives avec seulement 8 triangulaires pourrait être bien plus fréquente pour ces législatives anticipées. Un sondage Odoxa prévoit entre 120 et 170 triangulaires possibles, favorisées par une participation en nette hausse et des intentions de vote réparties entre trois blocs, qui dépassent les 85% d'intentions de vote dans les sondages.

Le choix des candidats qui se maintiennent au second tour en troisième, voire quatrième position, sera donc scruté de près. Des consignes qui ont toujours été suivies ces dernières années face au risque de voir l'extrême droite d'envoyer des députés à l'Assemblée nationale.

En 2022, la question des désistement s'était déjà posée, dans des proportions bien moins grandes que celles attendues cette année. Sur les huit triangulaires prévues seules sept avaient effectivement eu lieu. La candidate Maryse Combres (Nupes), arrivée en troisième position dans le Lot-et-Garonne, avait annoncé retirer sa candidature, expliquant "ne pas vouloir prendre le risque de laisser entrer à l'Assemblée nationale un député défendant la haine de l'autre et le repli sur soi". Le candidat RN sera finalement battu.

Dans la Nièvre, la situation fut aussi confuse. Dans la 2e circonscription Julien Guibert (RN) est arrivé en tête (27,8 %), suivi de Patrice Perrot (Ensemble !, 26,75 %) et de Marie-Anne Guillemain (Nupes, 24,31 %), tous trois qualifiés au second tour.

Mais, surprise, EELV avait appelé à voter contre la candidate de la Nupes. "La situation unique en France d’une triangulaire avec la Nupes en troisième position nous oblige à peser et expliquer notre choix, détaillaient les secrétaires départementaux d’EELV. L’avance du candidat d’extrême droite est notable […] Si le risque de voir notre territoire représenté par un député d’extrême droite est réel, la probabilité de voir la candidate de la Nupes gagner est quasiment nulle". Le candidat LREM sera élu d'extrême justesse, avec 105 voix d'avance face au RN. Deux autres triangulaires avaient concerné le RN, sans entraîner toute fois de désistement, le candidat d'extrême droite étant arrivé en troisième position au premier tour.

Toujours dans le Lot-et-Garonne, une autre triangulaire avait passionné. Le RN était arrivé en tête, devant le candidat PS puis celui de la majorité, devancé de 160 voix. À Paris, on demande à Alexandre Freschi (LREM) de se retirer pour éviter une élection d'une députée RN.

La Première ministre Elisabeth Borne juge le risque "trop important de voir" l'élection d'une députée RN, tandis que le délégué général de La République en marche demande au sortant de se retirer du deuxième tour, en faveur du candidat "républicain le mieux placé", le candidat socialiste. Mais le candidat de la majorité se maintient malgré tout, et contribue à l'élection de la candidate RN au second tour, élue avec 39,44%, devant le candidat de la Nupes (30,75%).

Si en 2017 une seule triangulaire, avec le FN en troisième position, ne pose pas la question d'un désistement, la situation fut différente lors de l'élection de 2012. À l'issue du premier tour, 46 triangulaires étaient mathématiquement possibles, dont 28 concernant le FN. Mais 12 candidats s'étaient retirés, parmi lesquels 8 étaient des candidats de droite, ou de gauche, pour ne pas gêner le mieux placé de leur camp.

Quatre désistements étaient des cas particuliers, dont deux étaient le fait de candidats du FN au profit de l'UMP. À Carpentras (Vaucluse) Martine Furioli-Beaunier (FN) avait retiré sa candidature "pour faire barrage à la gauche". Une décision condamnée "de la manière la plus ferme l'attitude" par Marine Le Pen, mais qui avait abouti à l'élection du LR Julien Aubert, arrivé deuxième au premier tour.

L'autre retrait se fut avec l'accord de la direction du FN en faveur d'un candidat qui avait appelé "à une union des droites", expliquait à l'époque Louis Aliot.

Un retrait était venu de l'UMP, malgré la consigne nationale du ni-ni, (ni accord avec le FN ni front républicain pour lui faire barrage) au profit de la candidate du FN, Valérie Laupiès, en appelant à "faire barrage" à la candidature de Michel Vauzelle (PS), qui sera finalement réélue. Le dernier retrait avait émané d'un candidat socialiste, qualifié face à un candidat Front de gauche et une candidate FN.

À gauche, la première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry avait appelé les candidats PS qui n'étaient pas en mesure de gagner à se retirer au profit de la droite pour faire barrage au FN.

Mais elle n'avait pas été entendue à Carpentras (3e circonscription du Vaucluse), pourtant seul cas où cette situation se présentait concrètement. Arrivé troisième avec 21,98% des voix, Catherine Arkilovitch avait décidé de se maintenir. Une circonscription qui verra Marion Maréchal-Le Pen être élue avec 42,09% face au député sortant UMP Jean-Michel Ferrand (35,82%) et à la PS Catherine Arkilovitch (22,08%). L'autre élu FN fut aussi vainqueur d'une triangulaire : Giblert Collard l'emporte contre le sortant UMP Etienne Mourrut (15,63%) et la socialiste Katy Guyot (41,56%).

Si en 2007 le FN ne provoque aucune triangulaire, il est concerné dans 9 des dix cas de figure de 2002. Cette année-là, après le séisme du 21 avril et l'arrivée au second tour de Jean-Marie Le Pen, le FN est loin des attentes lors des élections législatives. Après les 76 traingulaures où il était présent en 1997, il n'est plus que dans 9 triangulaires cinq ans plus tard.

Dans ces situations, l’UMP avait décidé de maintenir tous ses candidats dans les triangulaires du second tour, notamment dans les deux circonscriptions où ses candidats étaient arrivés en troisième position : la 2e circonscription du Gard et la 13e du Rhône où Bruno Gollnisch, le numéro deux du FN, était arrivé en deuxième position (23,23%) après la député sortante socialiste mais devant le candidat de l’UMP (21,33%).

C’est sur lui que reposait le meilleur espoirs du FN d’avoir un élu. Dans la 2e circonscription du Gard, le candidat socialiste (27,86%) fut confronté à la candidate frontiste (21,74%) mais aussi au candidat de droite (20,79%). Deux triangulaires que Jean-Marc Ayrault, député-maire socialiste de Nantes et président du groupe PS dans l’Assemblée nationale sortante, avait dénoncées avec force. Malgré ces 9 triangulaires et 20 duels droite-FN et 8 gauche-FN, le parti de Jean-Marie Le Pen n'obtiendra aucun élu.

L'année record du nombre de triangulaires, c'est 1997, date de la dernière dissolution de l'Assemblée nationale par le président de la République. Cette année là, 105 triangulaires et 1 quadrangulaires sont constatées à l'issue du premier tour, réduites à 79 triangulaires après que les socialistes, communistes, Verts et chevènementistes du Mouvement des citoyens avaient partout respecté la traditionnelle "discipline républicaine", qui veut que le candidat le moins bien placé se désiste en faveur de celui arrivé en tête de la gauche.

Parmi les 79 triangulaires 76 mettaient aux prises un candidat de droite, un candidat de gauche et un candidat du Front national, arrivé troisième avec 14,94 % des voix du premier tour. Pour autant, la stratégie du retrait du candidat le moins bien placé face au FN est loin d'être envisagée à l'époque. Officiellement, la droite (RPR et l'UDF) décide alors de ne pas retirer son candidat lorsqu'il pouvait se maintenir.

Seul l'ancien maire centriste de Sète Yves Marchand s'était désisté pour faire barrage au candidat lepéniste qui n'aura face à lui que le candidat communiste. Il était arrivé deuxième (22,67%) du premier derrière le candidat communiste (24,7%) et devant le candidat FN ( 20,28%) qui sera battu au second tour par le candidat communiste.

À gauche, même consigne qu'à droite le Parti socialiste demandait à ses candidats de se maintenir en cas de triangulaire gauche-droite-FN. Là aussi, une exception, celle de la socialiste Birgitta Hessel, arrivée en troisième position (23,81%), qui s'était désistée pour empêcher Marie-France Stirbois (FN), en tête à l'issue du premier tour (31,41%), de l'emporter devant Gérard Hamel, le député RPR sortant (27,19%). Le candidat RPR l'emportera finalement au second tour. Le seul député FN élu le fut dans un duel face à une élue socialiste. Avec des élus FN à des scores bien plus faibles qu'en 2022, la stratégie était différente de la part des partis et a, à gauche, évolué avec la progression du FN.