Non, l'eau Cristaline n'est pas à l'origine de la mort d'un enfant à Mayotte

Deux personnes sont mortes en mai 2024 du choléra à Mayotte, dont un enfant de trois ans, et des dizaines d'autres ont été infectées ces derniers mois sur l'île française de l'océan Indien, en proie à une crise de l'eau. Dans la foulée, des vidéos relayées sur les réseaux sociaux ont affirmé que l'enfant était décédé après avoir bu de l'eau en bouteille de la marque  Cristaline. Mais c'est faux : l'Agence régionale de Santé de Mayotte a formellement démenti tout lien entre la marque et ce décès, dû au choléra. Si certains lots de bouteilles de Cristaline ont bien été jugés "défectueux" à Mayotte récemment, les deux événements n'ont rien à voir. Ces lots avaient une anomalie "olfactive" probablement liée à de mauvaises conditions de transport ou de stockage, selon l'entreprise. Il n'y a pas eu de bactérie du choléra trouvée dans des bouteilles de Cristaline.

Un enfant de trois ans et une femme de 62 ans sont décédés du choléra respectivement les 8 et 25 mai 2024 à Mayotte, a annoncé successivement l'Agence régionale de santé (ARS - archive 1, 2).

Les premiers cas de choléra y avaient été recensés mi-mars chez des personnes revenant des Comores voisines, où l'épidémie flambe. Puis, les premiers cas dits "autochtones", c'est-à-dire diagnostiqués chez des patients n'ayant pas quitté l'île française, sont apparus fin avril.

Le choléra, pour lequel il existe des vaccins et des traitements efficaces, est une maladie d'origine bactérienne qui peut provoquer des diarrhées aiguës et entraîner la mort par déshydratation en un à trois jours (archive). Il se transmet par l'eau ou des aliments contaminés.

L'épidémie intervient alors que l'accès à l'eau potable est perturbé depuis des mois à Mayotte, la population étant privée d'eau du robinet un jour sur trois, faute de production suffisante (archive). D'août à janvier, l'eau courante avait même été coupée deux jours sur trois, tandis que l'Etat parait au plus pressé en distribuant gratuitement des bouteilles d'eau.

<span>Des femmes arrivent à un point de distribution d'eau en bouteilles dans le quartier de Majicavo, dans la ville de Mamoudzou, à Mayotte, le 19 février 2024</span><div><span>JULIEN DE ROSA</span><span>AFP</span></div>
Des femmes arrivent à un point de distribution d'eau en bouteilles dans le quartier de Majicavo, dans la ville de Mamoudzou, à Mayotte, le 19 février 2024
JULIEN DE ROSAAFP

Dans ce contexte, des publications relayées sur les réseaux sociaux liant à tort le décès de l'enfant mahorais à la consommation d'eau de la marque Cristaline, produite par le groupe Alma (archive), sont devenues virales, par exemple sur Facebook.

D'autres ne mentionnent pas du tout la situation à Mayotte, comme cette vidéo sur Facebook, qui affirme : "Eau Cristaline contaminée un enfant de trois ans décédé", et évoque un "rappel de produits".

Sur TikTok, certaines vidéos ont été relayées des centaines de milliers de fois, comme celle-ci, vue plus de 1,3 million de fois, selon laquelle  "l'Agence nationale de la Santé ordonne de ne plus consommer cette eau pour le moment" car les lots "Elena" dont les bouteilles seraient estampillées sous le bouchon "M1 03/11/25 (...) pourraient être très dangereux pour la santé" (archive).

Certains Tiktokeurs affirment qu'il "y a une bactérie le choléra [sic] à l'intérieur" de ces bouteilles de Cristaline et appellent les consommateurs à jeter celles qu'ils stockeraient chez eux.

<span>Capture d'écran de vidéos Tiktok, réalisée le 27 mai 2024, affirmant que l'eau Cristaline est contaminée et est à l'origine du décès d'un enfant</span>
Capture d'écran de vidéos Tiktok, réalisée le 27 mai 2024, affirmant que l'eau Cristaline est contaminée et est à l'origine du décès d'un enfant

"Aucun lien" entre un lot "défectueux" et la mort de l'enfant

Ces publications font en fait la confusion entre le décès de l'enfant et l'identification ces derniers mois de lots de Cristaline "défecteux" par l'Agence régionale de Santé (ARS) de Mayotte, mais qui n'avaient rien à voir avec l'épidémie de choléra et qui, en outre, n'ont donné lieu à aucun rappel de bouteilles.

La viralité de ces vidéos trompeuses a été telle que l'ARS de Mayotte a publié le 24 mai 2024 un communiqué pour "démentir fermement" ces fausses affirmations (archive).

"Dans le cadre des analyses qu'elle conduit, l'ARS a mis en évidence le lundi 13 mai un lot de Cristaline ELENA (numérotation M1 03/11/25) défectueux. Des investigations sont en cours sur ce sujet. Toutefois, aucun lien n'existe entre ce lot défectueux et le décès de l'enfant survenu le mercredi 8 mai dernier des suites du choléra", a-t-elle souligné.

Le 13 mai, dans un communiqué, l'ARS Mayotte avait alors "demandé à la population de ne pas consommer les bouteilles appartenant à ce lot", sans pour autant procéder à un rappel (archive).

C'était alors la deuxième fois depuis le début de l'année qu'un lot de bouteilles Cristaline était identifié comme "défectueux", après celui du 28 janvier 2024 qui concernait le lot CH1 23/10/25 de la source Noémie (archive).

<span>Une femme porte un pack d'eau en bouteilles obtenu à un point de distribution dans le quartier de Majicavo, à Mamoudzou, à Mayotte, le 19 février 2024</span><div><span>JULIEN DE ROSA</span><span>AFP</span></div>
Une femme porte un pack d'eau en bouteilles obtenu à un point de distribution dans le quartier de Majicavo, à Mamoudzou, à Mayotte, le 19 février 2024
JULIEN DE ROSAAFP

En janvier comme en mai, l'ARS a bien souligné que la restriction concernait "exclusivement les bouteilles d’eau du lot" mentionné : toutes les autres bouteille d'eau Cristaline, y compris celles des sources Elena et Noémie portant un numéro de lot différent, "peuvent être consommées", et "aucune anomalie n'a été détectée sur les autres eaux embouteillées aujourd'hui distribuées ou vendues à Mayotte", avait-elle insisté.

Interrogée par l'AFP pour préciser les raisons pour lesquelles ces lots avaient été jugé "défectueux", l'ARS Mayotte a expliqué le 28 mai 2024 que pour le lot détecté en mai, elle y avait "constaté la présence d'une odeur de type hydrocarbure" et que "les résultats d’analyses d'échantillons envoyés en laboratoire ont par ailleurs confirmé la présence d'hydrocarbures".

"Des investigations sont en cours, et les premiers retours côté production (production Cristaline en métropole) indiquent en effet que les lots de bouteilles sortant de production ne sont pas défectueux. Aussi, les investigations se poursuivent afin de déterminer les causes de cette présence d'hydrocarbures", a ajouté l'autorité de santé.

"Anomalie olfactive"

Le groupe Alma, qui produit l'eau Cristaline, a, lui, évoqué auprès de l'AFP une "anomalie olfactive" qui "pourrait être liée aux conditions d’entreposage ou de transport depuis l’Hexagone", en rappelant les consignes de stockage des eaux en bouteille qui doivent être "conservées à l’abri du soleil dans un endroit sec, propre et sans odeur".

"Le lot [identifié en mai] n'a pas fait l'objet d'une procédure de rappel, procédure habituelle déclenchée par l'ARS en cas de danger pour la santé des consommateurs", a aussi fait valoir le groupe Alma dans un mail à l'AFP le 27 mai 2024.

"L'ensemble des contrôles réalisés sur les bouteilles produites à la source Elena sont conformes à la règlementation en vigueur" et "aucune contamination bactérienne n'a été constatée", a-t-il en outre souligné.

L'entreprise a par ailleurs regretté le "peu d’information sur l’origine du problème" diffusé par l'ARS, ce qui a pu jouer selon elle sur la diffusion de la rumeur : "l'absence d’information a pu laisser libre cours à des interprétations erronées voire malveillantes de la situation", a-t-elle jugé.

Contexte porteur

Ces fausses informations autour de l'eau Cristaline interviennent dans un contexte particulier, alors que les consommateurs sont de plus en plus préoccupés par la qualité de l'eau, y compris en bouteilles, après des révélations ces derniers mois de pratiques frauduleuses de grandes marques (archive).

Nestlé Waters, filiale française du géant suisse de l'agroalimentaire Nestlé - qui puise en France l'eau des marques Perrier, Vittel, Hépar et Contrex - avait reconnu le 29 janvier 2024 dans la presse avoir eu recours à des traitements de désinfection interdits (lampes UV, charbon actif) sur les eaux minérales pour maintenir leur "sécurité alimentaire". Elle avait ainsi tenté de désamorcer les révélations, le lendemain, du Monde et de Radio France qui ont eu accès à des documents officiels suggérant que Nestlé et d'autres entreprises avaient enfreint les règles ou louvoyé face à la dégradation de la qualité des eaux souterraines vendues comme des eaux "minérales naturelles" ou "de source", pour lesquelles la désinfection est interdite.

<span>Des bouteilles d'eau sur une ligne de production de Nestlé Waters à Vittel, le 19 juillet 2010</span><div><span>JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN</span><span>AFP</span></div>
Des bouteilles d'eau sur une ligne de production de Nestlé Waters à Vittel, le 19 juillet 2010
JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGENAFP

Deux enquêtes pour tromperie ont été lancées dans la foulée, l'une par le parquet d'Epinal concernant Nestlé Waters et l'autre par celui de Cusset (Allier) concernant le groupe Alma, qui produit les eaux Cristaline, St-Yorre ou bien encore Vichy Célestins. L'association de consommateurs Foodwatch a également porté plainte au tribunal judiciaire de Paris en visant Nestlé, Alma mais aussi le gouvernement à qui elle reproche sa "complaisance".

En avril 2024, deux millions de bouteilles de la marque d'eau gazeuse Perrier, filiale de Nestlé, ont par ailleurs été détruites à la demande des services de l'Etat après la découverte de bactéries "d'origine fécale" (archive).

28 mai 2024 Ajoute précisions de l'ARS Mayotte dans les deux paragraphes avant l'intertitre "Anomalie olfactive"