Le Pen à l'épreuve du "plafond de verre"

par Simon Carraud
A peine la qualification pour le second tour de la présidentielle acquise, Marine Le Pen a lancé dimanche des appels au rassemblement des "patriotes", une condition indispensable pour la présidente du Front national si elle veut pouvoir inquiéter son adversaire, Emmanuel Macron. /Photo prise le 23 avril 2017/REUTERS/Charles Platiau

par Simon Carraud

PARIS (Reuters) - A peine la qualification pour le second tour de la présidentielle acquise, Marine Le Pen a lancé dimanche des appels au rassemblement des "patriotes", une condition indispensable pour la présidente du Front national si elle veut pouvoir inquiéter son adversaire, Emmanuel Macron.

Isolé sur l'échiquier politique et en butte à un rejet encore massif dans l'opinion, le FN se heurte traditionnellement à un "plafond de verre", dont la solidité sera mise à l'épreuve le 7 mai, 15 ans après sa première qualification pour le second tour, avec Jean-Marie Le Pen en 2002.

"Je lance un appel à tous les patriotes sincères d'où qu'ils viennent, quelles que soient leurs origines, quel qu'ait été leur parcours et leur vote au premier tour, à nous rejoindre", a déclaré Marine Le Pen, arrivée deuxième, en saluant au passage un "résultat historique".

"Je les appelle à l'unité nationale derrière notre projet de redressement, nous les accueillerons fraternellement", a insisté la présidente du parti d'extrême droite, sans citer de nom.

Selon Steeve Briois, vice-président du FN, ce rassemblement pourrait aller jusqu'aux partisans de Jean-Luc Mélenchon, qui est arrivé quatrième selon les projections des instituts de sondage et les résultats partiels du gouvernement.

"Marine va parler à tout le peuple français et aussi aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Il va falloir parler aux travailleurs, aux Français, qui ne veulent pas d'Emmanuel Macron", a anticipé le maire d'Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) à la presse, lors de la soirée électoral du parti.

"Lui et les ultra-libéraux c'est un choix, nous représentons l’autre choix, celui du peuple, celui de la France", a-t-il ajouté.

"TÉLÉ-RÉALITÉ"

Les frontistes se réjouissent en public de l'affiche du second tour, qui a selon eux le mérite d'opposer clairement ce qu'ils appellent les "patriotes" aux "mondialistes", et les "antisystèmes" aux représentants d'un "système".

Durant la campagne, Marine Le Pen avait déjà dit espérer affronter l'ex-ministre de l'Economie, passé par l'ENA, la banque Rothschild et l'entourage de François Hollande.

Et, durant son discours prononcé dimanche, la présidente du parti d'extrême droite a décrit le second tour comme un duel entre les tenants d'une "mondialisation sauvage", la "dérégulation totale", "l'argent roi" et elle-même.

"Je suis confiant, on a des réserves de voix, aujourd’hui c'est l'échec du système, et Marine est la seule antisystème. Et les Français vont voir entre les deux tours que Macron, c’est la victoire de la télé-réalité mais cela ne durera pas", a jugé dimanche soir le député Gilbert Collard, à Hénin-Beaumont.

Les premières prises de position ont pourtant mis en évidence la persistance d'un réflexe anti-FN au sein du monde politique.

De Benoît Hamon, à François Fillon, les candidats défaits du Parti socialiste et des Républicains, tout le monde a affiché sa préférence pour Emmanuel Macron et même la frange la plus droitière du camp Fillon, emmenée par Laurent Wauquiez, a appelé à faire battre Marine Le Pen.

Pour justifier son choix, François Fillon a invoqué le passé de "violence" et d'"intolérance" du FN.

RÉSULTAT DÉCEVANT

Jean-Luc Mélenchon, de La France insoumise, s'est en revanche refusé à donner une consigne de vote et le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan, régulièrement cité par Marine Le Pen au nombre des personnalités qu'elle souhaiterait voir se rallier, a laissé planer le suspense sur son choix.

Le défi est donc relevé pour l'eurodéputée, qui a pour objectif de faire mieux que son père il y a 15 ans.

La présidentielle de 2002 avait paradoxalement sonné comme un échec pour le FN, dont les limites électorales étaient apparues au grand jour au second tour, conclu par un raz-de-marée en faveur de Jacques Chirac (82%).

Voilà pourquoi Marine Le Pen s'est efforcée ces dernières années de donner l'image d'un frontisme rénové, respectable et crédible dans l'exercice du pouvoir.

Mais cette stratégie de la "dédiabolisation", déjà éprouvée dans l'histoire de l'extrême droite, ne lui a pas permis de dépasser franchement les 20% dimanche, selon les estimations des instituts de sondage, alors même que les intentions de vote lui ont un temps prêté des scores avoisinant les 30%.

"C'est décevant pour elle. Ce résultat va donner du grain à moudre à tous ceux, au sein du FN, qui pensent qu'elle n'a pas fait une bonne campagne et qu'elle a commis l'erreur d'être trop focalisée sur le deuxième tour, en oubliant le premier", relève Gilles Ivaldi, chercheur au CNRS et à l'université de Nice.

Selon lui, Marine Le Pen peut piocher dans l'électorat de François Fillon et, dans une moindre mesure, dans la partie la plus protestataire de celui de Jean-Luc Mélenchon mais ces réserves "sont a priori insuffisantes pour l'emporter".

Lors des régionales de 2015, Marine Le Pen et sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, avaient viré en tête dans le Nord et le Sud-est au soir du premier tour, avec environ 40% des voix, mais avaient buté sur l'obstacle du second tour.

Nouveau test dans deux semaines.

(avec Pierre Savary à Hénin-Beaumont et Jean-Baptiste Vey à Paris, édité par Yves Clarisse)

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