Laxisme ou sérieux budgétaire? Querelle d'experts sur le programme de Macron

Valentin BONTEMPS
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Emmanuel Macron, le candidat d'En Marche! à l'élection présidentielle, devant une centaine d'entrepreneurs réunis par le Medef, le 28 mars 2017 à Paris

Paris (AFP) - Chiffrages, contre-chiffrages et échanges assassins: les passes d'armes se multiplient entre think tanks, économistes et équipes de campagne sur le programme d'Emmanuel Macron, favori des sondages pour la présidentielle. Au risque d'y perdre les électeurs, pris sous le feu de ces débats techniques.

Quel est le coût des réformes proposées par le leader d'En Marche? Les économies promises seront-elles au rendez-vous ? Alors que l'hypothèse d'une victoire d'Emmanuel Macron prend corps, plusieurs laboratoires d'idées, tous d'obédience libérale, ont émis des doutes sur le cadrage économique avancé par l'ex-locataire de Bercy.

Au coeur des critiques: l'exonération de la taxe d'habitation proposée par le candidat pour les classes moyennes et populaires, jugée coûteuse pour les finances publiques, mais aussi sa réforme de l'assurance chômage, qui prévoit notamment d'étendre les indemnisations aux salariés démissionnaires.

Selon l'entourage d'Emmanuel Macron, cette mesure, financée par une hausse de la CSG, coûterait à l'Etat 1,44 milliard d'euros par an. Pour l'Institut Montaigne, elle coûterait le double dans un scénario médian, soit 2,7 milliards, le centre de recherche économique COE-Rexecode l'évaluant lui à 2,8 milliards d'euros.

Autre point faisant grincer des dents: le rétablissement du service militaire obligatoire d'un mois pour les jeunes de 18 à 21 ans, annoncé à la surprise générale le 18 mars, et qui pourrait coûter plusieurs milliards d'euros. "Ce projet a bien sûr un coût significatif, je l'assumerai", a déclaré M. Macron.

- "Nombreuses dépenses" -

Au-delà de ces mesures emblématiques, c'est le plan d'économies de 60 milliards d'euros proposé par le leader d'En Marche!, dans son ensemble, qui suscite le scepticisme d'une partie des spécialistes de politique budgétaire.

"Au total, le programme d'Emmanuel Macron ne dégage que 12,5 milliards de recettes et 10 milliards d'économies. En revanche, il enclenche 70,6 milliards de dépenses, amenant le coût de son programme de réforme à 51,5 milliards", a ainsi estimé la Fondation Concorde, réputée très libérale, dans une note publiée le 22 mars.

Son programme comporte "de nombreuses dépenses publiques" et des économies pas toujours "documentées", a abondé COE-Rexecode, qui parie de son coté - en l'absence de mesures correctrices - sur un déficit public oscillant entre 5,0% du PIB en 2018 et 3,4% en 2022.

"Comme c'est un Européen convaincu, nous faisons le pari qu'il modifiera son programme", a toutefois nuancé Michel Didier, président de l'institut économique... qui a envisagé un scénario où le candidat d'En Marche repousserait l'âge de départ à la retraite pour corriger sa trajectoire de déficit.

- "Nombreuses erreurs" -

Dans l'équipe de l'ancien ministre, qui a fait du sérieux budgétaire un argument de campagne, cette analyse a fait bondir. Jusqu'à pousser Jean Pisani-Ferry, ex-président de France Stratégie devenu directeur du programme d'Emmanuel Macron, à prendre sa plume dans une lettre au vitriol à l'attention de Michel Didier.

C'est "avec une grande surprise que j'ai pris connaissance de votre analyse", a-t-il écrit dans ce courrier rendu public par son entourage. "Je n'y ai en effet trouvé ni le professionnalisme que j'attendais de vous, ni l'objectivité qui doit s'imposer à une institution non-partisane", a-t-il ajouté, évoquant de "nombreuses erreurs".

Cette mise en cause a convaincu Michel Didier de rendre coup pour coup, dans un courrier envoyé lundi. "Nous avons procédé de façon identique" pour les cinq favoris de la présidentielle. "Nous comprenons donc mal les interrogations (...) concernant l'objectivité du travail effectué", a-t-il argumenté.

Cadrage sérieux ? Hypothèses optimistes ? Difficile, pour le commun des mortels, de voir clair dans ces querelles de chiffres et ces batailles d'experts. "Ça embrouille plus qu'autre chose", reconnaît auprès de l'AFP Eric Heyer, chercheur à l'Observatoire français des conjonctures économiques.

A la différence de nombreux autres think tanks, cet institut classé à gauche a décidé de ne pas proposer de chiffrage global dans le cadre de la présidentielle sur les programmes des candidats, mettant en garde contre les limites de ce type d'exercice.

Les uns et les autres "ne sont pas forcément de mauvaise foi mais ils ont des a priori différents, qui influent sur leurs méthodes de calcul et donc sur les chiffres auxquels ils aboutissent", explique Éric Heyer. Avant de prévenir: "nous, si on devait faire le même travail, on ne trouverait probablement pas les mêmes résultats".

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