Non, l'avion militaire français qui s'est posé en urgence en République démocratique du Congo n'allait pas "ravitailler le M23" en armes

Le 18 novembre, un avion militaire français serait tombé en panne à Kisangani, dans le nord de la République démocratique du Congo (RDC) alors qu'il était en route pour livrer des armes aux rebelles du "Mouvement du 23-Mars" (M23) qui occupe une partie de l'est du pays, selon des publications partagées plusieurs centaines de fois depuis le 22 novembre sur Facebook en RDC. Les internautes illustrent cette rumeur avec plusieurs photos d'un avion de transport tactique au fuselage gris posé sur un tarmac. C'est faux, selon le gouvernement congolais ainsi que deux sources françaises contactées par l'AFP: victime d'une panne, l'appareil a atterri avec l'accord des autorités locales et ne transportait aucune marchandise.

"Les services de sécurité de Kisangani ont intercepté un avion français tombé en panne qui contenait des armes automatiques, des bombes, des missiles et autres effets militaires" pour "ravitailler le M23" à la frontière orientale de la RDC, affirment des publications partagées plusieurs centaines de fois sur Facebook en moins de 24 heures en lingala et en français (1, 2, 3...). Cette rumeur a également circulé sur Twitter (1, 2...).

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 24 novembre 2022

Le M23, pour "Mouvement du 23 mars", est une ancienne rébellion tutsi qui avait brièvement occupé Goma fin 2012, avant d'être vaincue l'année suivante. Le mouvement a repris les armes fin 2021, en reprochant à Kinshasa de ne pas avoir respecté les engagements de 2013 sur le rapatriement de ses combattants, depuis l'Ouganda et le Rwanda où ils avaient trouvé refuge, en vue de leur réinsertion.

Depuis fin octobre, les combats se sont intensifiés et le M23 étend son emprise dans la province du Nord-Kivu. Ses combattants se trouvent à une vingtaine de kilomètres de Goma, la capitale provinciale, et gagnent aussi du terrain vers l'ouest en direction du territoire de Masisi. C'est dans ce contexte de progression de la rébellion que circule cette rumeur.

Attention cependant: si un avion militaire français a bien atterri en urgence à Kisangani le 18 novembre, il ne contenait pas d'armes et n'a rien à voir avec le M23.

"Pas de fret à bord"

Dans son briefing hebdomadaire, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement congolais Patrick Muyaya a en effet clairement démenti cette rumeur. "Ce que j'ai lu sur les réseaux sociaux n'est pas la vérité", a-t-il déclaré lors de ce point, dont on retrouve un extrait sur le compte certifié du journaliste Pascal Mulegwa sur Twitter.

Il s'agissait en réalité d'un "avion [militaire français] qui a atterri en détresse car l'un des moteurs menaçait de prendre feu" et qui est arrivé à l'aéroport de Kisangani avec l'aval des autorités congolaises le 18 novembre, a précisé le ministre. L'appareil effectuait un vol de routine avec 9 personnes à bord et a été "inspecté par [les] services" congolais, a poursuivi Patrick Muyaya.

Des déclarations corroborées par les informations communiquées par l'ambassade française à Kinshasa à la presse en RDC, dont l'AFP. L'appareil, qui se rendait à La Réunion, "s'est posé en urgence suite à une alarme incendie au niveau du moteur", raison pour laquelle "les autorités congolaises ont donné leur accord".

"L'appareil ne transportait pas de fret en dehors du lot technique de l'avion", a par ailleurs garanti l'ambassade. Les neuf passagers ont été pris en charge et l'avion gardé par les forces armées congolaises (FARDC) dans l'attente d'une réparation par l'armée de l'air française à l'aéroport de Kisangani.

Contacté par l'AFP le 23 novembre, l'état-major français des armées a également corroboré ces différentes informations, précisant que le vol était parti de France métropolitaine et devait faire escale à N'Djamena, au Tchad, puis à Bujumbura, au Burundi avant d'atteindre sa destination. "Il n'y [avait] pas de fret [cargaison, ndlr] à bord de l'aéronef", a assuré cette source.

Le média congolais Politico.cd cite également un agent de la régie des voies aériennes de Kisangani qui confirme qu'"aucune munition ou arme" ne se trouvait à bord de l'avion.

Certaines photos authentiques

Quant aux photos qui sont reprises par les publications montrant un avion gris posé sur un tarmac, elles sont authentiques, a confirmé l'état-major français, et montrent bien le CASA CN235 de l'armée de l'air française. C'est également ce qu'on peut remarquer en zoomant sur l'une des photos partagées sur les publications virales (en rouge ci-dessous): le modèle de l'appareil apparaît sur le côté de sa queue.

Capture d'écran et grossissement d'une photo publiée sur Facebook, réalisés le 24 novembre 2022

Il est également possible de reconnaître l'aéroport de Kisangani grâce au bâtiment en verre bleuté qui figure à l'arrière-plan d'une autre des photos virales, au-dessus duquel on peut lire "Kisangani Bangboka", le nom de l'aéroport où se trouve l'avion. Des photos montrant ce même bâtiment sont disponibles sur Google Maps lorsqu'on se rend dans les images affiliées à l'aéroport.

Capture d'écran d'une photo issue d'une publication Facebook réalisée le 24 novembre 2022

Capture d'écran d'une photo de Google Maps, réalisée le 24 novembre 2022

 

 

Certaines publications, une minorité, partagent également des images qui n'ont rien à voir avec l'incident de Kisangani: on y voit des armes empaquetées dans des tissus et des cartons, ainsi qu'un homme portant un gilet jaune fouillant dans un paquet.

Capture d'écran d'une photo issue d'une publication Facebook réalisée le 24 novembre 2022

Capture d'écran d'une photo issue d'une publication Facebook réalisée le 24 novembre 2022

 

 

En faisant un recherche d'image inversée sur Google, on les retrouve sur deux sites d'actualités congolais (1, 2) publiées en octobre 2019, soit plus de trois ans avant l'atterrissage en urgence de l'avion militaire français à Kisangani. Elles montreraient selon ces deux sources une saisie d'armes à l'aéroport international de Ndjili à Kinshasa. Impossible donc qu'elles aient été prises mi-novembre et prouvent une quelconque livraison d'armes par l'armée française au M23.

"Cessez-le-feu immédiat"

Un accord a été trouvé pour un "cessez-le-feu immédiat" dès le 25 novembre au soir dans l'est de la République démocratique du Congo, a annoncé le 23 le ministre angolais des Affaires étrangères à l'issue d'un mini-sommet à Luanda.

Le président congolais Félix Tshisekedi s'était notamment réuni dans la capitale angolaise avec le ministre rwandais des Affaires étrangères Vincent Biruta, en l'absence du président Paul Kagame, pour tenter de mettre fin aux récentes tensions dans l'est de la RDC et après l'échec d'un précédent accord de cessez-le-feu conclu en juillet.

Les parties se sont accordées pour exiger le retrait des rebelles du M23 "des zones occupées" et leur "repli dans leurs positions initiales", a précisé le ministre Tete Antonio, à l'issue de la réunion qui a duré toute l'après-midi. Le cessez-le-feu doit entrer en vigueur le 25 à 18h00 locales. Ces discussions ont également entériné la "poursuite du déploiement intégral de la force régionale" de la Communauté d'Afrique de l'Est (CAE, EAC en anglais) décidée en juin.

Carte localisant les principaux lieux du conflit opposant le régime congolais aux groupes rebelles dans l'Est du pays ( AFP / Valentin RAKOVSKY, Anibal MAIZ CACERES)

"Initialement le Kenya va déployer ses contingents à Goma, et ensuite à Bunagan, Rutshuru et Kiwanja", précise le communiqué final. "Si le M23 refuse de se désengager et de libérer tous les territoires qu'ils occupent actuellement, les chefs d'Etat de la CAE instruiront la force régionale à faire usage de la force pour les pousser à se soumettre", ajoute le texte de l'accord.

Avant ces pourparlers, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies avaient demandé mardi l'arrêt des combats, le retrait du M23 des zones occupées et la fin de "tout soutien extérieur aux acteurs armés non étatiques, y compris le M23".

L'est de la RDC est en proie depuis près de 30 ans aux violences de groupes armés, pour beaucoup héritées de guerres qui ont ensanglanté la région dans le sillage du génocide rwandais de 1994. La RDC accuse d'ailleurs le Rwanda de soutenir cette rébellion, ce que Kigali conteste systématiquement. Kinshasa a affirmé le 22 novembre qu'il était "hors de question" de discuter avec les rebelles du M23 avant leur retrait des zones qu'ils occupent dans l'est du pays.