L'application américaine Clubhouse devient un nouveau lieu d'échanges politiques en Iran

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De nombreux politiciens et candidats pressentis à la présidentielle iranienne de juin investissent cette plateforme au succès grandissant. Autorisé en Iran, contrairement à la plupart des réseaux sociaux, Clubhouse pourrait venir dynamiser des débats politiques boudés par la population.

Au lendemain de l'attaque ayant visé, le 11 avril, un site d'enrichissement d'uranium à Natanz, en Iran, c'est sur Clubhouse, une application américaine, que le vice-président de la commission de politique étrangère du Parlement iranien a choisi de réagir. Sur la plateforme audio, Abbas Moghtadaie, s'en est pris aux négociations alors en cours avec les diplomates européens pour trouver un accord sur le nucléaire. Il a accusé ces "pourparlers sous pression" de n'avoir "aucun sens" dans le contexte de sabotage d'un site nucléaire iranien.

Depuis plusieurs semaines, la liste des personnalités politiques iraniennes de haut rang proposant de faire salon sur Clubhouse s'allonge. L'approche de l'élection présidentielle de juin 2021 n'y est sans doute pas pour rien. Ce réseau social audio, qui existe depuis mars 2020, permet à ses utilisateurs de se regrouper en masse dans un salon virtuel pour tenir une conversation libre. Le nombre de participants peut atteindre 5 000 personnes, avec la possibilité d'ouvrir des "pièces" parallèles pour multiplier l'audience. Un formidable outil de meeting en temps de Covid-19.

La fille de Rafsanjani rassemble 20 000 personnes sur Clubhouse

Mais en Iran, Clubhouse offre surtout l'avantage de ne pas être encore tombé sous le coup de la censure. L'application y est accessible, contrairement à Twitter, Facebook et Telegram, bloqués à moins d'utiliser des filtres (VPN). Sa popularité grandit et les débats sont de plus en plus suivis.

Celle qui a brisé tous les records est Faezeh Rafsanjani, la fille de l'ancien président iranien Akbar Hachemi Rafsanjani, connue pour ses positions critiques à l'égard de la République islamique. Durant plus de six heures, elle a répondu le 13 avril aux questions des utilisateurs iraniens : journalistes, militants, simples curieux, résidant en Iran ou exilés à l'étranger.

Plus de 20 000 personnes ont suivi la discussion durant laquelle Faezeh Rafsanjani n'a pas mâché ses mots. Plusieurs fois, elle a franchi les lignes rouges, se positionnant contre le voile obligatoire en Iran, dénonçant un "système [politique] pire que celui du Shah", critiquant les médias d'État et appelant au boycott de l'élection présidentielle de juin. Des propos pour lesquels Faezeh Rafsanjani risque la prison, alors qu'elle a déjà été condamnée en 2012 pour "propagande contre le régime".

Si Clubhouse offre une liberté de ton, ouvrir un salon c'est aussi prendre le risque de la contradiction, car les conversations sont sans filtre. Candidat à l'élection présidentielle iranienne, le commandant des Gardiens de la révolution, Rostam Ghassemi, l'a appris à ses dépens. Il s'est prêté à l'exercice le 29 mars et un ancien journaliste exilé aux États-Unis lui a frontalement posé une question sur la liberté. Le chef des Gardiens a choisi de lui répondre. Ce qui n'a pas été le cas du chef de la diplomatie, Mohammad Javad Zarif. Lors d'une discussion sur Clubhouse, suivie par 8 000 participants, le ministre des Affaires étrangères a refusé plusieurs questions posées par des journalistes iraniens travaillant pour des médias étrangers, ce qui lui a valu de nombreuses critiques.

Victime de son succès ?

Pour accéder au réseau social, il faut posséder un iPhone, ce qui n'est le cas que de 10 % des habitants d'Iran. L'impact des débats sur Clubhouse reste donc limité à une élite. Dans un pays en proie à une crise économique et touché par les sanctions américaines, le prix d'un smartphone d'Apple vaut au moins dix fois le salaire minimum.

Reste que les discussions lancées sur Clubhouse ne se cantonnent pas à la plateforme audio. Elles débordent pour basculer sur Twitter et Youtube, où plusieurs chaînes sont consacrées à la retransmission intégrale des échanges.

En Chine, où Clubhouse a suscité un engouement similaire pendant plusieurs mois, le couperet est tombé le 8 février. Pékin a bloqué l'accès au réseau social. Après la Chine, l'Iran, qui se classe au deuxième rang mondial des pays ne respectant pas la liberté de l'Internet selon le rapport annuel de Freedom House, pourrait-il faire de même ? Plusieurs commentateurs craignent que ce ne soit qu'une question de temps.

Un tremplin vers le scrutin présidentiel

Pourtant, à quelques mois du scrutin présidentiel iranien, d'autres estiment que les autorités pourraient fermer les yeux alors que les candidats pressentis investissent le réseau audio les uns après les autres.

En effet, le succès grandissant de la plateforme n'est pas sans avantage pour l'État iranien, s'il parvient à susciter un engouement populaire poussant les Iraniens à se rendre aux urnes. Il s'agit de ne pas répéter le scénario des législatives de février, marquées par le taux de participation le plus bas jamais enregistré dans l'histoire de la République islamique, avec près de 57 % de votants.

Autre scénario possible, Clubhouse pourrait connaître le même sort que Twitter, interdit mais largement utilisé par les hommes politiques et les officiels iraniens, y compris par le Guide suprême, Ali Khamenei, qui tweete presque quotidiennement, et ce dans plusieurs langues.