Non, l'aide au développement allouée par la France aux pays africains ne provient pas des intérêts des réserves de franc CFA

C'est un vieil extrait d'une intervention d'un journaliste, François Mattéi, aujourd'hui décédé, qui a refait surface fin 2022 sur Facebook, Instagram et TikTok, où il a été visionné plusieurs centaines de milliers de fois. Entre autres allégations, il affirmait que l'aide au développement versée par la France aux pays africains provient des intérêts tirés des réserves de franc CFA détenues par l'Hexagone. C'est faux, selon plusieurs spécialistes interrogés par l'AFP, l'un d'entre eux déplorant une "incompréhension des relations monétaires" entre la France et ces pays. En outre, la plupart des autres affirmations formulées en 2019 sur une web-télé française classée à l'extrême-droite sont caduques concernant les pays d'Afrique de l'Ouest cités par le journaliste, puisque l'obligation de déposer 50% de leurs réserves de change dans un compte au sein du Trésor public français, très critiquée ces dernières années, a été abrogée début 2020.

"C’est très simple", affirmait le journaliste dans cet extrait de quelques minutes visionné plusieurs centaines de milliers de fois sur Facebook, Instagram et TikTok depuis fin novembre. Revenant sur la question du franc CFA et des réserves de change des pays africains, il assurait que l'Etat français utilise les revenus tirés de ces réserves - qu'il gère ou a géré dans le cadre d'accords de coopération monétaire - pour "prêter l'argent des Africains aux Africains" sous forme d'"aide au développement".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 23 janvier 2023

Une interview datant de 2019

La publication la plus partagée relayant ce clip émane de la page d'un média congolais, TLR-Tv. Mais d'où provient originellement cette interview ? Une recherche sur YouTube permet de retrouver une partie de cette vidéo sur la chaîne "Les Nouvelles du pays", dont la page d'accueil affiche les couleurs du drapeau du Sénégal et où un autre logo que celui de la chaîne congolaise apparaît dans le coin supérieur droit de l'image : un triangle bleu contenant les lettres TVL (en rouge ci-dessous), la marque de la web-télé d'extrême-droite TV Libertés qui a déjà diffusé des propos trompeurs ou faux ayant fait l'objet de vérificationspar l'AFP.

Capture d'écran d'une vidéo YouTube réalisée le 23 janvier 2023

On retrouve en effet cette interview d'une trentaine de minutes publiée le 27 février 2019 sur la chaîne YouTube officielle de TVL. L'extrait repartagé par TLR-Tv commence à partir de 19 minutes et 30 secondes.

Capture d'écran d'une vidéo YouTube, réalisée le 23 janvier 2023

Dans cet entretien, François Mattéi, présenté comme un journaliste ayant co-écrit un livre avec l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, commentait l'existence et le fonctionnement du franc CFA, notamment la manière dont sont gérées les réserves de devises des pays africains.

"C’est de l’argent qui est placé sur les marchés internationaux", affirmait-il. "La France a des revenus de cet argent-là, et ensuite prétend prêter aux Africains", assurait-il encore, ajoutant que la France "prend sur l'argent [des pays] qui sont en positif sur leur compte [d'opération] pour prêter à ceux qui sont négatifs. Donc on prête l'argent des Africains aux Africains, c'est ça, l'aide au développement". Le journaliste cite ensuite plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest qui seraient victimes de cette pratique - notamment la Côte d'Ivoire et le Sénégal.

Affirmations obsolètes ou fausses

Or,selon trois économistes sollicités par l'AFP, cette affirmation au sujet de l'aide au développement est fausse et certaines autres déclarations sont devenues obsolètes à propos des pays d'Afrique de l'Ouest. Mais revenons d'abord sur le fonctionnement du franc CFA et des réserves de change évoquées par François Mattéi.

Que sont-elles exactement et comment fonctionnaient-elles à l'époque de cette interview en 2019 ? Les réserves sont une épargne destinée à conserver une stabilité de la monnaie. Depuis 1945, le cours du franc CFA a été arrimé au franc puis à l'euro, afin de garantir la convertibilité et la stabilité de la monnaie. En contrepartie de cette garantie de convertibilité illimitée, les Etats de l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine, voir carte) et de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale, voir carte) ont eu pour obligation de centraliser 50% des réserves de change auprès du Trésor Français. Le Trésor français estime en effet devoir "pouvoir apprécier l’évolution des réserves de change et mesurer les risques éventuels que la garantie de convertibilité soit appelée", comme expliqué sur son site.

Carte d'Afrique des pays de la zone franc CFA, liés à la France par une coopération monétaire ( AFP / PAZ PIZARRO, VALENTIN RAKOVSKY)

"Ces réserves sont centralisées sur un seul compte d'opération géré par Bercy", le ministère français de l'Economie et des Finances,précise Massimo Amato, professeur à l'Université Bocconi de Milan et spécialiste des questions monétaires en Afrique, à l'AFP le 16 janvier. Début 2019, chaque banque centrale avait donc son compte d'opération : la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (BCEAO), la Banque centrale des Etats d'Afrique centrale (BEAC) et la Banque centrale des Comores (BCC), qui a pour monnaie le franc comorien (et non CFA). Mais chaque pays n'a pas son compte d'opération propre, contrairement à ce qu'affirme François Mattéi.

La France s'approprie-t-elle les intérêts issus du placement des réserves de change ?"Le Trésor français, à partir de ces devises qui sont déposées dans le compte d’opération, verse un intérêt - mais comme votre banque, elle va chercher à placer sur les marchés internationaux", détaille à l'AFP Pierre Jacquemot, expert à la Fondation Jean Jaurès le 20 janvier. "Cela ne diffère pas de ce que fait votre banque avec votre dépôt de votre compte sur livret, par exemple. C’est là où il y a [dans l'interview de François Mattéi] un langage qui est polémique, [puisque ce système] est quelque chose de tout à fait normal".

"Tant qu’elles ne sont pas utilisées, [ces réserves] sont placées sur des actifs sûrs, qui ne rapportent pas grand-chose mais qui sont très liquides", c'est-à-dire qui peuvent être achetés et vendus rapidement sans que cela n'ait un fort impact sur leur prix, détaille pour sa part Massimo Amato. Les intérêts sont ensuite reversés aux banques centrales, "qui décident de leur utilisation", conclut ce spécialiste. Bien sûr, "si la France les place quelque part, c’est avec des intérêts plus élevés que ceux auxquels elle rémunère les pays africains, sinon cela n’a pas de sens pour elle de le faire", note l'économiste et chercheur sénégalais Demba Moussa Dembélé, contacté par l'AFP le 20 janvier.

La rémunération que le Trésor français tire de ces intérêts est néanmoins fluctuante, comme le note le 23 janvier pour l'AFP le sénateur Jérôme Bascher, membre de la Commission des finances et auteur d'un rapport début 2021 sur ce sujet. "Le Trésor se fait rémunérer au seuil minimal de 0,75% de taux d'intérêts, or quand vous vous faites rémunérer à 0,75% et que les taux d'intérêts sont négatifs, vous gagnez de l'argent", ce qui était le cas en 2020, détaille le sénateur. "Mais aujourd'hui, ces taux ne sont plus négatifs, donc le Trésor perd un peu d'argent, et ce sont les pays du franc CFA qui sont gagnants."

Plus généralement, la situation a changé depuis 2020 pour les huit pays de la zone UEMOA, à la suite de la réforme du franc CFA annoncée en décembre 2019 par les présidents français et ivoirien Emmanuel Macron et Alassane Ouattara. En plus d'avoir acté le futur changement de nom du franc CFA pour l'eco, le chef de l'Etat ivoirien avait annoncé "l'arrêt de la centralisation de 50% des réserves au Trésor français". Une façon de reprendre la main sur les réserves de change, ce qui était demandé de longue date face à un système souvent décrit comme paternaliste. Avant cette réforme, le dépôt des réserves auprès du Trésor français était vécu comme "une forme de domination continue sur [leurs] économies" par de nombreux Africains, souligne Demba Moussa Dembélé.

Néanmoins, le mécanisme de solidarité selon lequel les réserves de change sont mutualisées est "toujours d'actualité", note l'économiste : par exemple, "si le Sénégal a des réserves, il les met avec en commun celles de la Côte d'Ivoire, de la Guinée-Bissau... Si le Sénégal est déficitaire, il va tirer sur les réserves des autres pays qui sont en surplus", mais ce processus "ne concerne plus la France".

"Ces affirmations sont donc fausses aujourd'hui pour l’Afrique de l'Ouest", reprend Pierre Jacquemot. "Les Français ne siègent plus au conseil de la BCEAO, son compte d'opération auprès du Trésor français a été fermé, elle a récupéré 100% de ses devises et les gère désormais comme le fait n’importe quelle banque", poursuit le chercheur. "Maintenant, les pays africains sont libres de placer leur argent en France ou dans n’importe quel pays", résume Demba Moussa Dembélé. A titre d'exemple, la Côte d'Ivoire, membre de la BCEAO cité par François Mattéi dans l'interview virale, n'est donc plus astreinte aux obligations qu'il décrivait à l'époque. La centralisation des réserves de change en France continue néanmoins de s'appliquer à hauteur de 50 % pour les pays de la CEMAC et à hauteur de 65 % pour l'Union des Comores à date de publication de cet article, comme le précise le site du Trésor français.

Les intérêts issus des réserves de change ont-ils servi ou servent-ils à financer l'aide au développement fournie par la France aux pays africains comme l'affirmait M. Mattéi ? Les trois spécialistes interrogés par l'AFP sont formels. "La question de l’aide au développement ne dépend pas des réserves déposées au niveau du Trésor français, c’est une incompréhension des relations monétaires entre la France et les pays africains", déclare Demba Moussa Dembélé, qui note d'ailleurs que l'aide au développement française peut bénéficier à des pays qui ne déposent aucune réserve de change auprès du Trésor français.

Pierre Jacquemot abonde. Cette aide est versée "selon des critères qui sont établis internationalement par l'OCDE, en aucune manière l'argent des pays africains n'est 'recyclé' puis labellisé en aide au développement", explique-t-il. "Cela peut prendre la forme de prêts à des taux bonifiés faits par l'Agence française de développement [AFD], ou la prise en charge d'une parte des coûts d'études d'étudiants étrangers en France par exemple, mais cela n'a strictement rien à voir avec les comptes d'opérations", insiste l'universitaire, qui voit dans cette affirmation un "fantasme [qui] tord le cou à la réalité technique des choses".

"L'essentiel de l'aide publique au développement est faite par l'AFD", abonde le sénateur Jérôme Bascher, "qui se finance comme une banque, donc cela n'a rien à voir" avec les intérêts des réserves de change, confirme-t-il. Comme le décrit le site de l'AFD, l'aide publique au développement (APD) est "l'ensemble des financements apportés par les acteurs publics des pays les plus favorisés pour améliorer les conditions de vie dans les pays les moins favorisés".

En 2021, selon l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le montant total de l'APD dans le monde s'élevait à 185,9 milliards de dollars, une augmentation réelle de 8,5% par rapport à 2020, en grande partie expliquée par les dons de stocks de vaccins. Toujours selon l'organisation internationale, la France a consacré 15,51 milliards de dollars à l'aide au développement, soit 0,51% de son Produit intérieur brut (PIB) sur la même période. Des montants sans commune mesure avec les intérêts perçus par les banques centrales africaines qui possèdent encore un compte d'opérations auprès du Trésor français, selon le sénateur Jérôme Bascher, qui assure qu'il ne "s'agit pas des mêmes ordres de grandeur" et "qu'on parle de quelques millions" d'euros d'intérêts versés par le Trésor.

En 2021, par exemple, la Banque des Etats d'Afrique Centrale devait toucher 3.189 millions de Francs CFA d'intérêts, selon son rapport spécial sur le contrôle du compte d'opérations pour cette même année. Soit un peu moins de 4,9 millions d'euros ou un peu plus de 5,2 millions de dollars, selon les taux de change au 23 janvier consultés par l'AFP.

Capture d'écran du rapport spécial sur le contrôle du compte d'opérations de la Banque des Etats de l'Afrique Centrale (BEAC) de 2021, réalisée le 23 janvier 2023

Un manque de souveraineté monétaire toujours actuel

Si les déclarations de François Mattéi relayées sur les réseaux sociaux sont fausses ou obsolètes, au-delà de cet enjeu de gestion des réserves, comme l'AFP le soulignait déjà dans un article en novembre, la réforme du franc CFA n'a pas touché au problème plus large de la fixité du taux de change du franc CFA, toujours arrimé à l'euro. "L’absurdité fondamentale du système zone Franc, aujourd’hui comme dans le passé, c’est que la monnaie est rattachée à un euro, lequel évolue en fonction de sa propre conjoncture", décrivait à l'époque Pierre Jacquemot.

Un propos partagé par Demba Moussa Dembélé, qui dénonçait une "politique monétaire très restrictive" liée à ce taux de change fixe : "la zone euro et nos pays sont à des niveaux de développement extrêmement différents", expliquait-t-il.

Tous les spécialistes contactés par l'AFP à cette époque recommandaient la mise en place d'un taux de change plus flottant pour favoriser les échanges. Un taux "lié non pas à l’euro, mais au panier des devises représentatives du vrai commerce de ces Etats", indiquait alors Massimo Amato. Car si la zone Franc a pu bénéficier d'une stabilité monétaire empêchant une inflation trop forte par rapport aux autres pays africains comme le Nigeria, de nombreux économistes, à l'image de Kako Nubukpo, demandent une politique monétaire plus "expansionniste", avec un taux d'inflation plus important qui permettrait un "surplus de croissance".

La maîtrise de l'inflation à laquelle sont tenues les banques centrales les amène à fixer un plafond, en l'occurrence de 2% dans l'UEMOA et de 3% dans la CEMAC, et donc à limiter le flux de monnaie mise en circulation. Un point réitéré à la suite des Etats généraux de l'eco tenus en mai 2021, lors desquels l'ancien ministre togolais a notamment prôné un meilleur contrôle de la politique monétaire par les banques centrales de la région et un taux de change plus flexible.