Laïcité: Pourquoi Angleterre et États-Unis ont tant de mal à comprendre la vision française

Paul Guyonnet
·Journaliste
·8 min de lecture
Depuis la vague d'attaques islamistes en France (Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, à la basilique de Nice, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo), la conception française de la laïcité est incomprise dans le monde anglophone.  (Photo: AFP et captures d'écran)
Depuis la vague d'attaques islamistes en France (Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, à la basilique de Nice, devant les anciens locaux de Charlie Hebdo), la conception française de la laïcité est incomprise dans le monde anglophone. (Photo: AFP et captures d'écran)

LAÏCITÉ - Depuis plusieurs semaines, l’Occident pourtant si uniformisé ne se comprend plus. Depuis l’assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine pour avoir montré en classe des caricatures publiées dans Charlie Hebdo, c’est plus précisément la conception française de la laïcité qui est incomprise dans le monde anglophone.

Dernier exemple en date: un tweet d’Emmanuel Macron le 31 octobre dans lequel le président de la République déclarait que “la laïcité n’a jamais tué personne”. Un message dénonçant en creux le fanatisme religieux, qui a valu au chef de l’État des réponses totalement outrancières d’un point de vue français, comparant par exemple cette vision à celle de régimes totalitaires et areligieux comme le stalinisme ou le maoïsme.

Et la critique se retrouve jusque dans la presse anglophone. Avant de modifier (à la marge) son texte, l’agence de presse américaine Associated Press s’est par exemple demandée “pourquoi la France déclenche une telle haine dans le monde musulman”. Et d’évoquer en guise de réponse: “Son passé colonial violent, sa lutte contre les pratiques religieuses, et un président qui parle si sévèrement à l’égard des musulmans qu’il en paraît insensible.”

De même, le Washington Post a titré un article sur la volonté gouvernementale de contrer le “séparatisme” de la manière suivante: “Au lieu de lutter contre le racisme systémique, la France veut ‘réformer l’Islam’”. Puis la journaliste Alexandra Schwartz du New Yorker, dans la même veine, a récemment tweeté: “Ces dessins (de Charlie Hebdo, ndlr) défendent un discours de haine (et l’encouragent) parce que la société dans son ensemble a l’impression d’être victime du groupe visé par les dessins.”

Des réactions qui montrent à quel point le monde anglophone a pu être perturbé par les prises de position françaises, et qui ont à leur tour choqué le public français, qui s’est senti profondément incompris.

Laïcité contre secularism

Mais comment expliquer qu’une telle incompréhension se fasse jour de manière aussi brutale? “Transposer le concept d’un pays dans un autre contexte sans vraiment expliquer les différences mène à des analyses complètement erronées”, réagit d’emblée auprès du HuffPost Nada Afiouni, docteure en civilisation britannique spécialiste des questions religieuses et maîtresse de conférences à l’Université du Havre.

Ils ne peuvent pas comprendre la façon dont le fait religieux en France est relégué au privé Nada Afiouni, maîtresse de conférences à l’Université du Havre

En effet, au Royaume-Uni comme aux États-Unis, il convient d’admettre qu’un souci majeur de compréhension vient de la traduction du mot “laïcité” et donc de ce qu’elle contient. En anglais (des deux côtés de l’Atlantique), le terme français est généralement traduit par secularism, ce qui induit nécessairement des biais.

“Au Royaume-Uni, si la perception de la laïcité est complètement autre, c’est parce que le principe comme il est posé en France n’existe pas”, poursuit Nada Afiouni. Outre-Manche, depuis la Glorious Revolution (1688-1689), l’Église et l’État sont séparés (c’est le fameux secularism), mais pas de la même manière qu’en France: là-bas, contrairement à ce que la loi de 1905 a instauré chez nous, c’est uniquement l’action exécutive de l’État qui s’est dégagée du religieux. Mais le monarque incarne toujours l’Église en ce sens qu’il est à sa tête, comme de l’État bien sûr.

“Et c’est ce qui rend la visibilité de la religion acceptable aux yeux des Britanniques: ils ne peuvent pas comprendre la façon dont le fait religieux en France est relégué au privé, et qu’il ne puisse s’exprimer dans la sphère publique”, poursuit la spécialiste. Ainsi, la religion fait partie du quotidien des Britanniques. “Au Royaume-Uni, à partir du moment où il y a une religion d’État et que le pays est une démocratie, il est tout à fait normal de laisser une place à l’expression d’autres religions dans l’espace public”, résume Nada Afiouni.

Vivre-ensemble et statistiques religieuses

Cela donne 26 représentants de l’église anglicane qui siègent à la chambre des Lords, des organisations religieuses dans l’armée ou à l’université, des signes ostentatoires qui sont tout à fait acceptés dans l’espace public et en entreprise etc. “Historiquement, il y a toujours eu une pluralité religieuse au Royaume-Uni, elle est constitutive du pays”, insiste Nada Afiouni.

Il est dès lors logique, selon elle, que cette visibilité des religions et de leurs représentants incite à la mesure et à la pondération. “Des caricatures un peu pornographiques peuvent choquer au Royaume-Uni. Et en même temps, peut-être qu’il y aurait davantage d’autocensure de la part des dessinateurs britanniques au nom du vivre-ensemble.”

D’autant que la société britannique considère les communautés religieuses jusque dans l’action politique. Grâce aux statistiques religieuses basées sur l’auto-déclaration lors du recensement, les autorités ont une connaissance fine de la population. Ce qui leur a permis, à la suite des attentats de Londres en 2005, d’investir massivement pour soutenir l’islam modéré, et ce faisant de lutter contre la radicalisation. En effet, une association musulmane reconnue peut par exemple demander des subventions sur la base des statistiques officielles, afin de contrer dans un quartier précis la montée d’une mouvance radicale.

Un front des conservatismes religieux?

Sur l’autre rive de l’Atlantique, le problème est peu ou prou le même, comme le confirme au HuffPost Nathalie Dupont, maîtresse de conférence à l’Université du Littoral Côte d’Opale en civilisation américaine et spécialiste du religieux au cinéma américain.

La chercheuse explique notamment que la parole religieuse est bien plus présente dans la société américaine qu’en France, y compris au niveau politique. Ainsi, quand Franklin Delano Roosevelt présentait son New Deal au sortir de la Grande dépression, il n’hésitait pas à faire référence aux “dix plaies d’Égypte”, une référence biblique évidente pour un public américain. Aujourd’hui encore, les mention de “Dieu” dans le langage courant ou la prestation de serment du président américain sur la Bible peuvent étonner un public français.

Or comme en Angleterre, cette présence quotidienne du religieux incite à la prudence au moment d’évoquer (et plus encore de se moquer) de la religion. Comme le rappelle Nathalie Dupont en prenant l’exemple de travaux universitaires sur la question de l’avortement, il a été démontré que les différents conservatismes religieux ont tendance à s’unir sur des sujets sensibles, à l’image de l’IVG. Et dans un pays où les chrétiens conservateurs sont si puissants et proches du pouvoir, on peut imaginer que blesser un conservatisme risquerait par extension de heurter un pan bien plus large de la société.

Par ailleurs, les chercheurs Bernard Haykel et Hugo Micheron ajoutaient récemment dans une tribune au Monde que le contexte politique joue dans la réaction scandalisée d’une partie de la presse américaine. Selon les deux universitaires, si une partie des journaux ont été extrêmement réservés sur la réponse française à l’islamisme, c’est par souci de ne blesser personne. Ce qui les a poussés, pour contrebalancer les propos d’Emmanuel Macron, à donner par exemple la parole à Ramzan Kadyrov, l’autoritaire (doux euphémisme) président tchétchène qui expliquait qu’il ne fallait pas “provoquer les croyants” avec des caricatures.

Un concept polymorphe

Une volonté de faire du politiquement correct qui viendrait à la fois de la crainte d’alimenter la xénophobie de Donald Trump en pointant du doigt trop sévèrement une communauté, et d’autre part de l’habitude de dénoncer un “racisme systémique” depuis que le meurtre de George Floyd a ravivé les luttes pour l’égalité.

“Au nom de la justice sociale, la priorité est à la ‘bonne parole’ et non plus à la liberté de parole”, écrivent encore Haykel et Micheron. En clair, il serait de bon ton pour la presse progressiste de ne stigmatiser personne et de s’indigner de ceux qui mettraient un nom justement stigmatisant sur les faits.

Or cette envie de lutter contre l’exclusion de certains peut, dans certaines situations bien précises, être louable, précise Nada Afiouni. “Un concept est polymorphe, et dans le cas de la laïcité, il faut donc savoir si l’on s’en sert pour inclure ou pour exclure”, précise-t-elle.

Car si en France, la loi de 1905 a été votée pour poser les bases d’une société française apaisée, un tel concept pourrait aussi être utilisé, dans un régime totalitaire par exemple, pour nier l’existence d’un groupe dont la religion constituerait l’identité première.

“Aujourd’hui, il y a des tentatives d’instrumentalisation du principe de laïcité afin d’exclure certain groupe du ‘nous’ national et parfois même pour désigner des coupables. Il faut donc être attentif à ne pas tomber dans une approche totalitaire qui désavouerait l’esprit de la loi de 1905.” Un risque qui explique en partie les crispations actuelles au sein du monde occidental.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.