L'acteur Michel Piccoli est mort à l'âge de 94 ans

Le célèbre acteur fétiche de Luis Buñuel, Claude Sautet et Marco Ferreri s’est éteint à l’âge de 94 ans. Il était l’incarnation de l’homme des années 1970, piégé entre confort bourgeois et esprit iconoclaste.

Aussi engagé qu'intransigeant, Michel Piccoli a suivi tout au long de sa vie une seule ligne de conduite, celle de toujours être à l’avant-garde. Apparu dans plus de 220 films et téléfilms, dont une douzaine de classiques, il aura réussi son pari, résistant à la fois aux feux de la rampe et au temps qui passe. Des films les plus commerciaux aux œuvres les plus expérimentales, Michel Piccoli s’est sans cesse réinventé tout au long de ses 70 ans de carrière. 

Acteur fétiche de Luis Buñuel, Claude Sautet et Marco Ferreri, il était l’incarnation de l’homme bourgeois des années 1970 tout en se régalant avec les personnages ambigus, troubles et pervers. Discret sur sa vie privée, ce militant socialiste de la première heure passionné d’aviation et d’équitation a pris l’habitude de ne rien conserver et ne possédait aucune archive de sa carrière. "J’aime le secret, le doute", explique-t-il en 2000 à L’Express. "Je n’aime pas dire complètement ce que je pense". Le mystère restera intact: Michel Piccoli est mort à l’âge de 94 ans, a annoncé sa famille à l'AFP. 

"Le désir de fuir pour aller respirer ailleurs"

Né "par hasard et par compensation" un jour de décembre de 1925, Michel Piccoli a vécu toute son enfance avec le souvenir de son frère aîné mort à l’âge de trois ans avant sa naissance. Un traumatisme qui le nourrira tout au long de sa vie d’artiste, lui qui a consacré sa vie à jouer des personnages inquiets, qui ne semblent jamais tout à fait trouver leur place dans la société. De sa famille, il ne sait pas grand-chose, hormis qu’elle a été ruinée au début du XXe siècle. Déçu par ses parents, des musiciens sans fibre artistique, il se nourrit des histoires pittoresques racontées par son oncle. 

Pendant l’Occupation, il entend en direct à la radio l’appel du 18 juin de De Gaulle. Trop jeune pour entrer dans la Résistance, il quitte la capitale pour la Corrèze. C’est là, protégé de la guerre, qu’il découvre pour la première fois la scène. Un choc. Loin d’être une vocation, le théâtre "fut d’abord le désir de fuir pour aller respirer ailleurs", écrit-il dans son livre J'ai vécu dans mes rêves

Sans même réussir son bac, il entre après la guerre au cours Simon et apparaît comme figurant dans Sortilèges de Christian-Jaque. Commence alors des années d’apprentissage où il découvre l’art du jeu et les merveilles qu’il peut faire avec sa belle voix grave. Dans les années 1950, il alterne cinéma et théâtre, côtoie les grandes troupes de l’époque, de Grenier-Hussenot aux Frères Jacques, et les grands metteurs en scène comme Jean Vilar et Jean-Louis Barrault. Deux rencontres ratées pour Michel Piccoli, acteur solitaire et peu enclin à se fondre dans une troupe. 

On l’entend dans les cabarets de Saint-Germain-des-Prés, où il joue des dialogues humoristiques et des sketches et donne parfois deux voire trois spectacles dans la même soirée. Au cours de ces années d’apprentissage, il rencontre sa première épouse, l’actrice Eléonore Hirt. Ils ont ensemble une fille, Cordélia, avec laquelle il confiera s’être brouillée. 

De Buñuel à Godard, l’ascension d’un jeune acteur 

Acteur de cinéma "par hasard et pour des raisons alimentaires", Piccoli considère alors le 7e Art comme "un travail d’appoint". S’il accepte toutes les propositions, il ne tourne rien d’exceptionnel hormis French Cancan (1955) de Jean Renoir, où il donne la réplique à Jean Gabin. En 1956, il rencontre Luis Buñuel sur le tournage de La Mort en ce jardin. Leur amitié, immédiate, donnera naissance à six autres films, devenus des classiques: Le Journal d’une femme de chambre (1964), Belle de jour (1967) ou encore Le Charme discret de la bourgeoisie (1972). Buñuel trouve en Piccoli le parfait interprète pour jouer la bêtise et l’hypocrisie de la bourgeoisie que le maître espagnol combat. 

Peu connu dans les années 1950, Michel Piccoli devient une vedette dans les années 1960. En 1962, son rôle de voyou (un fait unique dans sa filmographie) dans Le Doulos de Jean-Pierre Melville est remarqué. Pour la première fois, les critiques citent son nom. L’année suivante, l’année de ses 38 ans, il devient mondialement célèbre grâce à une scène devenue mythique du Mépris de Jean-Luc Godard. Ajoutée à la dernière minute sous la pression des producteurs, la séquence met en scène Brigitte Bardot couchée sur le ventre et demandant à Piccoli : "Tu les trouves jolis mes pieds ? Et mes chevilles, tu les aimes ? Tu les trouves jolies mes fesses ?

Alors qu’il épouse en 1966 sa deuxième femme, la chanteuse Juliette Gréco (ils divorceront en 1977), Piccoli ne s’arrête pas de tourner et attire les grands noms de l’époque : René Clément (Paris brûle-t-il?), Alain Resnais (La Guerre est finie), Costa-Gavras (Un homme de trop), Jacques Demy (Les Demoiselles de Rochefort), Alain Cavalier (La Chamade), Michel Deville (Benjamin ou les mémoires d’un puceau) et Alfred Hitchcock (L’Étau). 

Un acteur iconoclaste

1969 est une autre année majeure dans sa vie. Sort sur les écrans Les Choses de la vie, sa première collaboration avec Claude Sautet où il forme un mythique couple avec Romy Schneider. Grand succès porté par La Chanson d’Hélène, le film suit un homme coincé dans son Alfa-Roméo en plein accident qui voit défiler ses problèmes de cœur et sa vie avant de mourir. Sautet fera de Piccoli son acteur fétiche et tournera avec lui six autres films dont Max et les Ferrailleurs (1971) et Vincent, François, Paul... et les autres (1974). Un film où Piccoli pique une mémorable colère: "Je vous emmerde tous avec vos dimanches et votre gigot à la con !

Toujours en 1969, Piccoli entame une fructueuse collaboration avec Marco Ferreri, qui le dirige pour la première fois dans Dillinger est mort, un de ses films préférés. Suivront six autres films, des fables satiriques imaginées comme des instantanés d’une société qui court à sa perte. Ils se retrouveront ensuite dans le film scandale de l’année 1973, La Grande bouffe, où quatre hommes (Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Philippe Noiret et Piccoli) se tuent lors d’une orgie de nourriture. Attiré par les personnages solitaires et désespérés, il peut mener grâce à des cinéastes aussi différents que Claude Sautet et Marco Ferreri sa carrière telle qu’il l’entend, en électron libre, alternant cinéma populaire et œuvre expérimentale.

"Le public était perdu, troublé, choqué que je puisse passer des Choses de la vie à La Grande bouffe. D’un côté, je représentais l’homme mûr dans toute la plénitude de son âge et de son succès (ce qui est faux si l’on regarde bien les films de Sautet !) et de l’autre, il y avait les fantasmes de Ferreri [...] C’était formidable de naviguer dans des mondes différents. Mais, finalement, étaient-ils si différents que cela ?", a-t-il analysé dans L’Express des années plus tard. "La provocation fait partie de la vie. On fait un métier de libertaires. Si on n’épouse pas les questions, les doutes, les angoisses et les délires de la société, pas la peine d’être acteur." 

En 1973 sort aussi Themroc, étonnant film désormais introuvable où Michel Piccoli incarne un peintre en bâtiment qui choisit de se retirer de la société de consommation et transforme son appartement en grotte. Ce film sans paroles, où les acteurs s’expriment par grognement, est un des favoris de l’acteur. La même année, pour donner libre court à ses envies avant-gardistes, Piccoli fonde une société, Les Films 66, avec laquelle il produit La Grande Bouffe, et d'autres œuvres iconoclastes comme Le Trio infernal (1974) et Grandeur nature (1974), où Piccoli tombe amoureux d’une poupée gonflable. 

"Je n’ai aucun regret"

Après l’avoir délaissé pendant presque vingt ans, Michel Piccoli renoue avec le théâtre en 1981 dans La Cerisaie d'Anton Tchekhov. Alors qu’il vient de se marier avec sa troisième femme, Ludivine Clerc, il collabore avec Louis Malle (Atlantic City) puis le dramaturge Patrice Chéreau, qui le dirige entre 1983 et 1988 dans trois pièces (dont Combat de nègre et de chiens et Le retour au désert de Bernard-Marie Koltès) et un film (La Fausse Suivante). 

Rêvant d’adapter au cinéma Le Général de l'armée morte de l'auteur albanais Ismail Kadaré, Piccoli vend son appartement pour terminer le film, qui connaît une sortie désastreuse en 1982. "J’ai tout perdu", raconte-t-il dans J'ai vécu dans mes rêves. "Ce fut une période de ma vie affreusement douloureuse, au terme de laquelle j’ai assisté avec tristesse à la vente à la chandelle des droits de mes films." Il mettra des années à rembourser ses dettes. 

"Je n’ai aucun regret sur les ratages et ne tire aucune gloire de mes réussites. J’ai toujours navigué entre mes passions personnelles et mes passions professionnelles. En fait, je me suis totalement investi dans tout ce que j’ai entrepris, quel que soit le domaine", explique-t-il à L’Express

Anti-star, il accepte de travailler aussi avec les nouvelles générations de cinéastes. On le retrouve en père incestueux dans La Fille prodigue (1981) de Jacques Doillon, puis en vieux gangster dans Mauvais sang de Leos Carax (1986). À 65 ans, il obtient de beaux succès avec Milou en mai (1990) de Louis Malle et La Belle Noiseuse (1991) de Jacques Rivette. Toujours passionné par la production de films, il réalise trois œuvres à la qualité inégale (Alors voilà, La Plage noire et C'est pas tout à fait la vie dont j'avais rêvé). À propos de ce dernier film il dira: "le titre pourrait servir à décrire ma propre existence." 

Incidemment, c’est aussi le sujet de son dernier grand rôle, après des apparitions mémorables dans Vous n'avez encore rien vu d'Alain Resnais et Holy Motors de Leos Carax. Dans Habemus Papam (2011) de Nanni Moretti, il incarne un évêque en plein doute existentiel au moment de sa nomination papale. À 85 ans, il rate de peu le prix d’interprétation à Cannes, mais qu’importe: Michel Piccoli bouleverse dans ce rôle d’un homme persuadé d’être passé à côté de sa vie.

Article original publié sur BFMTV.com

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