"Le Labo", la BD qui raconte les dessous du fiasco de l'Internet français

Jérôme Lachasse
·4 min de lecture
Détail de la couverture de la BD
Détail de la couverture de la BD

Fasciné par l'histoire de l'informatique depuis plusieurs années, le dessinateur et scénariste Hervé Bourhis, connu pour ses livres didactiques sur la musique (Le Petit Livre Rock) et la politique (La Maison Blanche), vient de sortir Le Labo, une BD qui raconte les dessous du fiasco de l'Internet français.

Hervé Bourhis dit s'être inspiré de deux faits des années 1970 "qui l'ont toujours fasciné": le Xerox Parc et le projet Cyclades de Louis Pouzin. "Cyclades est un réseau qui aurait pu devenir Internet si l'Etat français n'avait pas décidé de lancer le Minitel à la place", commente celui qui a également signé en 2015 #Cyberbook: l'admirable saga de l'informatique et de la culture numérique. Il ajoute:

"Une bonne histoire de loose"

"Xerox Parc, c'est le laboratoire qui avait donné carte blanche à des ingénieurs pour créer le PC. L'histoire géniale, c'est qu'ils n'en ont jamais rien fait. Ils ont accepté que Steve Jobs vienne visiter le parc. Il a vu le futur et il a fait le macintosh quelques années après. Xerox aurait pu devenir Apple et ils sont restés dans les photocopieuses. C'est une bonne histoire de loose."

Depuis une dizaine d'années, les récits de ce genre se multiplient. Les Etats-Unis ont eu Jobs avec Michael Fassbender et les séries Halt and Catch Fire et Sillicon Valley. En France, il y a eu au cours des derniers mois Le Labo, le roman Comédies françaises d’Éric Reinhardt, sur le Réseau Cyclades et les séries 3615 Monique, sur l'arrivée du Minitel en France et Ovni(s), dont la BO composée par Thylacine accompagne parfaitement la lecture du Labo.

"C'est l'aboutissement d'un truc qui traîne depuis dix ans", analyse Hervé Bourhis. Si Le Labo "se déroule dans les années 1970, l'album parle principalement d'aujourd'hui": "ça pourrait être une histoire de start-up. Si je raconte des histoires du passé, c'est pour que ça entre en résonnance avec ce qu'on vit aujourd'hui, sinon ça n'a pas d'intérêt."

Un album de SF

Le Labo démarre donc de nos jours, sur les ruines de ce fameux labo et du rêve de l'Internet français. Puis le récit remonte vers les années 1970, une époque où le design avait des allures de SF, avec une "architecture casimir, bien ronde, bien orange".

On suit Jean-Yves Bertrand, directeur du nouveau pôle recherche et développement de la Bercop, une florissante entreprise de photocopieurs qui cherche à investir dans l'informatique et dont le nom est un hommage déguisé à la Cogip du Message à caractère informatif de Nicolas et Bruno.

L'intrigue se déroule en Charente, berceau de la BD et de l'Internet francophones. "On ne voulait pas un lieu glamour. On voulait l'antithèse de la Silicone, et la Charente, dans le genre, ce n'est pas mal", note Hervé Bourhis. Il a fait appel au dessinateur argentin Lucas Varela pour qui les années 1970 françaises étaient réellement de la SF:

"Comme il est Argentin, les années 1970, pour lui, ce sont celles de la dictature, et non celles de Claude François et du Ricard. Pour lui, il a vraiment fait un album de SF!", indique Hervé Bourhis. "Si j'avais dessiné Le Labo, ça aurait été très franchouillard. Lucas, qui est quand même le dessinateur du Financial Times, apporte une élégance et une distance à l'ensemble."

Une tragédie française

Si l'histoire racontée dans Le Labo est fictive, elle raconte avant tout une tragédie française: "Ce n'est pas la première fois que la France invente des choses et qu'on les cède gratuitement, ou qu'on se les fait piquer. Il y a eu le cinéma, puis Internet!"

Mélange de Steve Jobs et des loosers magnifiques de Wes Anderson, l'anti-héros Jean-Yves Bertrand consomme des stupéfiants, qui le guident dans sa conquête de l'informatique. Il se laisse guider par plusieurs visions du futur qui lui permettent de découvrir les dérives à venir de son invention:

"La première vision, c'est l'informatique des années 1990, avec le développement du PC et le début d'Internet. La deuxième, c'est les années 2000-2010, avec l'explosion des réseaux sociaux et du smartphone. La troisième, c'est maintenant, avec tout ce qu'il y a de moche dans Internet: le harcèlement, Donald Trump, les trolls. C'est le moment où Jean-Yves se dit qu'il vaut mieux tout arrêter."

L'histoire du Labo ne pouvait que mal se terminer. "C'est le paradoxe d'Internet, qui est une bonne idée humaniste. La gratuité, l'échange d'information, les communautés qui se forment, les premiers forums... c'était chouette, c'était un instrument de savoirs, mais on sait bien ce que ça a donné aussi. Depuis dix ans, ce n'est plus du tout que ce qu'avait inventé Tim Berners-Lee, l'inventeur du web."

Le Labo, Hervé Bourhis (scénario) et Lucas Varela (dessin), Dargaud, 112 pages, 18 euros.

Article original publié sur BFMTV.com