La Romaine sacrifiée

Ismaël Houdassine, Point Zabriskie
Yahoo! Québec Actualités

L’une des dernières grandes rivières sauvages du Québec est sur le point de changer radicalement de visage. Depuis 2009, Hydro-Québec a commencé son mégaprojet hydroélectrique de La Romaine qui consiste en la construction de quatre grands barrages «afin de répondre à nos besoins énergétiques».

Pourtant, selon le documentaire Chercher le courant, réalisé par Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere, en salles depuis le 28 janvier, ce projet estimé à près de 10 milliards de dollars est futile, coûteux, et ne remplira pas ses promesses. Pour eux, il existe d’autres formes d’énergies renouvelables qu’il serait bon d’exploiter avant d’harnacher l’une de nos plus belles rivières.

«On est fier de ce qu’Hydro-Québec a accompli dans le passé, nous ne voulons pas démoniser la compagnie», tient d’abord à préciser Alexis de Gheldere. D’ailleurs, leur documentaire s’amorce avec les réalisations bénéfiques réalisées depuis plus de 50 ans.

À l’aide d’images d’archives qui traversent la période des grands chantiers hydroélectriques des années 60, on constate le travail colossal qu’a accompli Hydro-Québec pour sortir la province de sa dépendance énergétique.

Tout le monde s’en souvient. Le slogan «Maitre chez nous» était alors le mot d’ordre au développement économique de la Belle province. Autant de réalisations majeures qui n’ont pas seulement fait de la société d’État une entreprise très lucrative, mais aussi un symbole de réussite respectée, presque glorifié. Toutefois, Chercher le courant n’hésite pas à briser un tabou en dénonçant les récents projets d’Hydro-Québec avec en tête celui de La Romaine.

«Notre intention n’a jamais été d’accuser l’entreprise. On s’est consacré sur les faits, plus que sur les opinions. Et on se rend compte que ce projet n’est pas viable économiquement et qu’il va provoquer toutes sortes d’impacts sur l’environnement» ajoute Alexis.

Selon les chiffres d’Hydro-Québec, le projet de la Romaine va coûter 10 cents le kWh ce qui s’avère plus dispendieux que d’autres sources d’énergies vertes notamment l’éolien, la biomasse ou la géothermie. «D’autres choix énergétiques qui pourraient changer le cours des choses comme économiser des milliards dans les poches des Québécois et préserver les rares rivières encore sauvages», dit Nicolas Boisclair.

L’énergie développée par La Romaine qui doit notamment servir à l’exportation pourrait ne jamais trouver preneur à ce prix, avance le film. À moins qu’elle soit vendue au rabais et «financée par les Québécois» eux qui vont subir une augmentation du prix de leur électricité (37 % entre 2014 et 2018).

«L’entreprise est en train de déraper. Le projet de la Romaine en plus d’avoir des conséquences désastreuses sur la faune et la flore risque aussi d’être un fiasco financier», s’inquiète Nicolas.

Le dépassement des coûts dans le projet de la Romaine, le prix trop bas du kWh, l’opacité dont fait preuve d’Hydro-Québec, autant de facteurs décrits dans le film qui découragent les deux cinéastes. «Nous demeurons encore aujourd’hui trop obnubilés par l’hydroélectricité», pense Alexis.

Hélas, pour la Romaine, il est de toute façon déjà trop tard. Mais Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere ont tout de même voulu aller à sa rencontre. C’était en 2008, avant que commence le chantier. Ils sont allés la parcourir dans un «river trip» de 500 km, de sa source au Labrador à son embouchure dans le Golfe Saint-Laurent. La dernière partie s’est faite avec la Fondation Rivières et son plus vibrant porte-parole, le comédien Roy Dupuis qui assure également la narration.

«On voulait rapprocher la rivière des gens. Leur montrer sa beauté», affirme Nicolas. Le documentaire raconte donc également cette histoire. Le but : archiver les derniers moments d’une rivière sauvage bientôt méconnaissable.

Et disons-le, c’est mission accomplie. Lorsque les participants arrivent à l’endroit où coule une superbe chute qui va disparaître, le spectateur partage véritablement la tristesse des cinéastes. Et la question demeure : pourquoi (ou pour qui) a-t-on harnaché la rivière Romaine?



Autres articles de PointZabriskie :

Le disco never die

À voir cette semaine du 29 janvier au 04 février

Another Year, c’était un petit bonheur

Incendie risque bien de gagner l’Oscar

Combien vaut une vie humaine?