La laïcité à la française, une exception culturelle en crise

Robin Verner
·10 min de lecture
Photo d'illustration - AFP
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Après la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d'histoire-géographie auquel son assassin reprochait d'avoir montré des caricatures de Mahomet à ses classes, Emmanuel Macron a défendu le droit à la satire, à commencer par celle du prophète musulman. Cette déclaration a constitué le point d'orgue de la cérémonie d'hommage à l'enseignant qui s'est tenue dans la cour de la Sorbonne le 21 octobre. Elle a prouvé, au travers des échos rencontrés dans le monde, la particularité de l'approche française de la laïcité, déniant tout droit de cité à un éventuel interdit du blasphème et intransigeante quant à la place du religieux dans l'espace et le débat publics.

Bruyante incompréhension

Le discours du président de la République a immédiatement soulevé les foules dans de nombreux pays du monde musulman (de Gaza au Bangladesh), où des manifestants ont brûlé des effigies d'Emmanuel Macron au milieu de cris hostiles à la France. Ces défilés qui ont de quoi faire siffler les oreilles françaises ne sont d'ailleurs toujours pas retombées. Cette adversité a même commencé à ressembler à une forme d'isolement lorsque nos partenaires internationaux, presse américaine ou dirigeants anglo-saxons, ont exprimé leur scepticisme quant à l'attitude hexagonale.

Deux historiens ont aidé BFMTV.com à remonter jusqu'aux racines de cette incompréhension, et à faire la lumière sur la spécificité française en matière de laïcité, motif de fierté et d'identité pour ses soutiens, principe tournant à l'orgueil mal placé pour ses détracteurs. Dominique Avon, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études et auteur notamment de La liberté de conscience. Histoire d'une notion et d'un droit, décrypte ce qu'on désigne parfois de manière élogieuse sous le terme d'"universalisme":

"C'est l'idée d'une humanité commune et de différences secondes. Face à elle, il y a l'idée qu'on appartient à une communauté à la naissance et à la mort et que cette appartenance doit entraîner l'obtention de droits spécifiques".

Invitant, comme son confrère, à se garder d'un éventuel complexe de supériorité, Valentine Zuber, elle aussi directrice d'études à l'EPHE et autrice de La Laïcité en débat. Au-delà des idées reçues, distingue: "Il y a deux pôles dans le combat laïque en France, dont les oppositions rejouent régulièrement dans le débat, notamment actuellement autour de l'islam. Il y a à la fois des opposants aux signes religieux proprement dits, et d'autres qui sous couvert de laïcité sont plutôt antireligieux et promeuvent la non-croyance". "La spécificité française est située autour de cet anticléricalisme qui devient volontiers antireligieux, voire déprécie les religions en tant que telles", tranche-t-elle.

Une généalogie complexe

Le concept de laïcité a une généalogie complexe. C'est d'abord la cause de la liberté de conscience qui prépare le terrain. Il ne s'agit d'ailleurs pas là d'une appellation d'origine contrôlée française mais d'une expression d'importation. "Elle apparaît sous la plume de Luther", note Dominique Avon, "au sens de liberté de culte pour ceux qui ont 'bonne conscience', c'est-à-dire ses partisans".

Cette première définition va bientôt accoucher d'une acception plus large: bientôt en Europe, notamment en Angleterre, émerge une liberté religieuse permettant des croyances plurielles... Mais non de ne pas croire. Un philosophe anglais du XVIIe siècle reflète ce parti. "John Locke veut des libertés religieuses pour tous (il est d'ailleurs bienveillant envers l'islam, NDLR) sauf pour les 'papistes' et les athées. D'ailleurs, ça participe encore, aujourd'hui de l'incompréhension entre nos modèles respectifs. L'État moderne anglo-saxon est né d'une sécularisation du protestantisme", analyse Dominique Avon.

Sur le continent, on joue une partition différente. Au XVIe siècle, le surgissement de la réforme protestante y engendre des populations hétérogènes, partagées entre fidélité à l'Eglise de Rome et partisans de Luther, Calvin ou Zwingli. "C'est la division interne de la chrétienté latine qui déclenche le débat autour de la liberté de conscience car si on avait bien connu des dissenssions religieuses auparavant, elles étaient territorialisées", explicite l'auteur de La liberté de conscience. Histoire d'une notion et d'un droit. Cette cohabitation nouvelle oblige à repenser la relation à autrui.

Dans Pantagruel puis Gargantua, Rabelais s'approche même de la liberté de conscience moderne, sans le dire expréssement. "Pour parvenir à la définition d'une liberté de conscience comme liberté de croire ou de ne pas croire il faut attendre le XVIIIe siècle. Cette liberté devient alors une notion individuelle, et non plus un droit octroyé à des communautés", remarque l'historien.

Premiers pas

Aujourd'hui, la Ve République le proclame urbi et orbi dans l'article premier de sa Constitution: "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale". En 1789, la Constituante était beaucoup plus timide, ou prudente au moment de ciseler sa déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. Ainsi, l'article 10 ne parle que de liberté de conscience, sans jamais dire son nom: "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi."

Premier pas officiel sur la route qui mène à la laïcité, le texte est pourtant fondateur. Valentine Zuber, qui s'est penchée sur la question notamment dans son ouvrage Le culte des droits de l'Homme, nous remet en présence de sa nouveauté: "L'article a été extrêmement discuté à la Constituante et a nécessité deux jours de débats passionnés avant d'être adopté. Cet article met fin définitivement au monopole de la religion catholique et ramène la religion à la simple opinion."

Le socle politique lui servant de support est hétéroclite, comme le détaille l'universitaire: "On retrouve le bas clergé, une intelligentsia protestante, des personnalités comme Mirabeau mais aussi des membres de l'aristocratie comme le comte de Clermont-Tonnerre".

Le compromis élaboré à l'arrivée, qui proclame la liberté de conscience mais reste muet quant à la liberté de culte proprement dite, n'est pourtant pas spécialement bien reçu. "D'un côté, une opposition qui réclame une liberté pleine et entière qui ne serait pas assujettie à l'ordre public, de l'autre, des catholiques lui reprochant l'humiliation qu'il y a à rabaisser la religion à la simple opinion", expose Valentine Zuber.

L'attraction par-delà les divisions

Pourtant, une porte est entrebaillée qu'aucun régime ne refermera plus, bien qu'elle tarde à s'ouvrir plus largement. En 1802, les lois organiques données au Concordat signé par le Consulat et l'Église "reconnaissent" au catholicisme le statut de "religion de la majorité des Français" mais consacrent un pluralisme religieux légal, bien que limité, là où, au-delà de nos frontières, existe souvent une tolérance religieuse cependant ombragée par une religion d'État. "Pour moi, l'idée laïque est mise en place très tôt en France, dès Napoléon", conclue l'historienne.

On pourrait presque croire qu'un long fleuve tranquille a porté la liberté de conscience jusqu'aux berges de la laïcité durant le XIXe siècle. L'enseignement primaire sort "gratuit, obligatoire" puis "laïque" des lois Jules Ferry de 1881-1882. En 1905, on vote la loi concernant la séparation des Églises et de l'État et la France entre cette fois officiellement dans la laïcité. L'accouchement fut cependant bien difficile, le combat politique durant jusqu'au début du XXe siècle et au-delà.

De surcroît, la loi interdisant l'enseignement aux congrégations religieuses, et fermant d'autorité les établissements dont elles ont la charge, entraîne le départ de plus de 30.000 personnes hors de France. L'échange se tend à l'extrême. "Le conflit frontal entre républicains spiritualistes ou libres penseurs et monarchistes catholiques radicalise les positions. La culture anticléricale qui existait déjà au XVIIIe siècle se diffuse largement dans les cercles républicains", reprend Valentine Zuber.

Le projet politique français en impose toutefois à l'étranger. "Même si les choses peuvent se passer violemment en France, la IIIe République, une des trois grandes puissances de l'époque, crée une attraction autour de cette laïcité. La loi de séparation des Églises et de l'État est traduite très vite en chinois. Des milieux arabes, à la fois chrétiens et musulmans, s'y réfèrent et envisagent un État neutre protégeant les minorités", intervient Dominique Avon.

Des divergences de vue déjà anciennes

La formule circule beaucoup, mais on ne la duplique pas tellement. Il existe de nombreux patrons pour se dessiner sa propre laïcité. Le modèle américain, empreint de religiosité, contraste vivement avec la voie française. "Les Américains sont les premiers à avoir séparé les Églises et l'État, dès 1791. Mais le souvenir des persécutions endurées par les puritains par le passé et le pluralisme religieux présent de fait sur leur sol font qu'il s'agit pour eux de protéger les religions de l'emprise de l'État, tandis qu'en France on a voulu inversement protéger l'État de l'emprise des religions", fait valoir Valentine Zuber.

Si pour Dominique Avon, les institutions américaines, où l'on prête serment sur la Bible, ne sont pas laïques à proprement parler malgré une séparation réelle vis-à-vis des cultes, le fossé entre Américains et Français est avant tout affaire de cultures et de pratiques:

"Aux États-Unis, la religion quelle qu'elle soit est positive et généralement bien vue en soi. La religion ayant cette image positive, l'opinion dira des gens qui commettent des violences au nom de celle-ci qu'ils la comprennent mal". "La situation française est pour partie inverse. Les catholiques par exemple, pour beaucoup, ne s'exprimeront pas en tant que tels. C'est donc une question de représentation plutôt que d'institutions", poursuit-il.

La force du groupe

A l'évidence, la méfiance, devenue traditionnelle en France, à l'endroit de la religion, fascine moins qu'elle ne crispe dorénavant à l'échelle mondiale. "Ce qui a changé, c'est que depuis les années 70 et 80, la force de l'idée de groupe est plus dynamique que celle de l'individu", replace l'historien.

Quelques décennies plus tard, la dynamique a même pris une tournure douloureuse et l'on s'interroge aujourd'hui sur le devenir d'une laïcité qu'on peine désormais à enseigner, au milieu des échauffements communautaires et de la menace islamiste. Ramenée à son aspect le plus brut, la question est à peu près celle-ci: faut-il déclarer notre modèle de laïcité non-négociable, le consolider avec assurance ou au contraire, l'amender ? Nos deux interlocuteurs se sont bien sûr emparés de la problématique.

Que faire?

"Je regretterais qu'on ne retienne qu'une réponse sécuritaire, autoritaire face au défi posé par l’intégration de l’islam dans le dispositif laïque. Il faut certes être ferme sur les principes, mais il faut aussi prendre en compte les différentes sensibilités de nos concitoyens dont certaines peuvent être profondément heurtées", initie Valentine Zuber, qui note encore:

"On parle de valeurs républicaines mais doit-on condamner définitivement des gens qui ne partagent pas toutes ces valeurs ou est-ce qu'on essaye de les convaincre de leur bien-fondé par une approche plus inclusive et respectueuse? Il y a une autre manière de faire comprendre ce qu'est la laïcité et la liberté d'expression qu'en montrant des caricatures outrées". "La religion affecte profondément les identités personnelles de certains et aussi l’image intime propre que les gens veulent montrer d'eux-mêmes. Il nous faut donc les convaincre, plus par le dialogue que par des injonctions autoritaires", achève-t-elle.

Dominique Avon plaide pour rendre à l'histoire de la laïcité un peu de sa matière: "Je pense que pour que la chose redevienne compréhensible, il faut revenir à son fondement anthropologique, en rappelant la part de conflit qu'elle comporte. On n'enseigne pas aux enfants que l'instauration de la laïcité fut douloureux, accompagné de violences, avant qu'il y ait une pacification autour de cette idée."

Article original publié sur BFMTV.com