L’urgence est sociale et environnementale

Dans une tribune que nous publions, Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France, explique que la crise du coronavirus révèle les inégalités criantes dans le monde. Elle souhaite un changement profond des politiques publiques et des stratégies des acteurs privés.

On voudrait y voir une occasion unique, une fenêtre ouvrant vers des horizons illimités pour tout reprendre à zéro.

Après l’avalanche de tragédies que cette crise sanitaire continue de provoquer, c’est – excités et fébriles à la fois – que l’on commence à se demander si nous voulons un retour dans le monde d’autrefois, ou s’il est temps de le repenser.

Mais déjà la machine s’emballe, se grippe, et semble nous dépasser. Sans qu’une réflexion structurelle n’ait le temps de s’installer.

Cette crise a mis en lumière nombre d’inégalités et de vulnérabilités, et mérite qu’on lui accorde de la hauteur.

En France et dans le monde, la situation sanitaire a agi comme un miroir grossissant sur le peu de remparts dont bénéficient les plus fragiles : emplois précaires, disparités entre les hommes et les femmes, faibles revenus, inégal accès aux services essentiels (eau, santé, etc)(1), logements exigus (lorsqu’ils existent) rendant difficile le confinement, insécurité alimentaire, etc. Sur notre territoire, tandis que les files s’étirent devant les banques alimentaires, 50 millions de personnes seront menacées par la faim en Afrique de l’Ouest dans les prochains mois. Une situation encore plus préoccupante pour les populations déplacées, évaluées à 5 millions dans la région du Sahel et en République centrafricaine.

Au global, Oxfam a calculé que ce sont 500 millions de personnes qui sont directement menacées par la pauvreté à cause de la crise économique engendrée par le Covid-19. Soit un recul de 10 à 30 ans dans la lutte contre la misère.

Quant aux causes, nul doute sur la responsabilité des activités humaines dans cette crise. Hypermobilité, déforestation, urbanisation, extension à outrance des monocultures, intensification des échanges de personnes et de marchandises… Et tout ceci a contribué à un déséquilibre profond de notre environnement.

Aujourd’hui, il est impensable de rester les bras croisés ou de regarder ailleurs. L’urgence est bel et bien sociale et environnementale.

En coulisses, les affaires reprennent. Malheureusement, ce que l’on commence à voir du jour d’après ressemble amèrement au jour d’avant, voire en pire.

20 milliards d’euros d’aides publiques viennent d’être attribuées par la France à ses entreprises, sans qu’il ne leur soit demandé le moindre engagement social ou environnemental. Seulement, de faire preuve de bonne volonté et d’exemplarité, en dépit des alertes répétées de la communauté scientifique et de la société civile.

Tandis qu’elles signent une tribune appelant à mettre « l’environnement au cœur de la reprise économique », la totalité des entreprises françaises signataires ont en réalité une empreinte carbone au moins 8 fois supérieure à celle de la France. Un non-sens total !

À l’échelle européenne, face aux dettes des États qui se creusent, des milliards d’euros ont été débloqués pour les plans de sauvetage de l’économie, mais sans garanties suffisantes que cela serve les citoyens et notre planète. Au niveau international, sans annulation des dettes pour 2020 des pays les plus pauvres (2), la pauvreté, la faim et les inégalités vont exploser.

En définitive, nous aurions aimés être contredits par les premières annonces présidentielles sur la réinvention, le renouveau. Mais il n’en est rien.

Pourtant, nul besoin de réinventer la poudre, les solutions existent déjà et sont connues de nos dirigeants.

L’économie, si elle est vitale, ne peut être qu’un moyen pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés: le progrès social, la conscience environnementale, et la solidarité entre les peuples.

De grandes déclarations me direz-vous, mais derrière elles, du bon sens.

À court terme, nous demandons que le versement des dividendes, bonus et rachats d’actions soient suspendus, ou versés à condition que les entreprises n’aient pas bénéficié d’une aide publique.

Nous demandons que pas un seul euro d’aide publique ne vienne en soutien d’entreprises dont les filiales sont domiciliées dans des paradis fiscaux.

Nous demandons que l’État intègre le climat dans son plan de relance, en conditionnant ses aides au respect de l’Accord de Paris.

Nous demandons l’annulation de la dette des pays africains pour 2020 et leur remise à plat sur le long terme.

Et c’est au long terme qu’il faut s’intéresser dès aujourd’hui :

  • en reconsidérant l’importance sociale des métiers (en particulier au profit des femmes)
  • en faisant en sorte que les futurs traitements médicaux soient accessibles à toutes et tous
  • en remettant en place un système où les plus hauts revenus et les plus fortunés contribuent davantage
  • en faisant en sorte que les pays riches prennent leur juste part aux efforts de solidarité internationale
  • en maintenant et renforçant notre ambition climatique et en aidant les pays les plus vulnérables pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et s’adapter aux effets des changements climatiques
  • en favorisant les investissements dans les secteurs « verts », et en accompagnant les populations dans la transition écologique
  • en obligeant les institutions financières publiques et privées à désinvestir des énergies fossiles au profit des renouvelables
  • en priorisant les systèmes agricoles locaux, en soutenant les agricultures paysannes et les approches agroécologiques

Les efforts d’abnégation que cela exigera de nous tous sont immenses.

Mais le temps est venu que les choses changent. Alors imposons dès à présent un rapport de force dans la société pour exiger une transformation en profondeur de nos politiques publiques et des stratégies des acteurs privés. Le pire n’est jamais certain.

(1) D’après Oxfam, la moitié de la population mondiale n’a pas accès aux soins de santé de base. Elle se concentre dans les pays à faible revenu, qui n’ont pas – en temps normal – les ressources suffisantes pour faire face aux besoins de base.

(2) C’est pourtant l’action la plus rapide et immédiate pour donner accès à 400 milliards de dollars de liquidités aux pays les plus pauvres pour faire face aux conséquences sanitaire, économique et sociale du Covid-19. 40 % des pays à faible revenu étant confrontés à un risque de surendettement.