L’Inde face au fléau de la tuberculose résistante aux antibiotiques

Depuis trois ans, la tuberculose est la maladie infectieuse la plus meurtrière du monde devant le sida. L’Inde compte à elle seule un quart des cas et des décès. Un grand nombre d’entre eux sont devenus résistants aux antibiotiques traditionnels mais de nouveaux médicaments pourraient offrir un nouvel espoir à ces patients.

De notre correspondant en Inde,

Sunny est accroupi dans l’embrasure de la porte de sa minuscule maison du bidonville de Narela, situé dans l’extrême nord de New Delhi. Des bidons d’eau s’alignent contre le mur extérieur alors que des enfants chahutent au milieu du linge pendu en travers de la rue. Sunny, 20 ans, les regarde s’agiter, d’un air assommé. Depuis deux ans, la vie de ce jeune garçon est en suspens. Toute son énergie est partie dans sa lutte contre cette maladie pernicieuse : la tuberculose. « C’était en juillet 2017, se souvient-il. J’étais très faible, je toussais beaucoup. On a d’abord pensé que c’était la dengue ou le chikungunya. » Quelques tests et radios à l’hôpital public ont finalement confirmé son infection. « J’ai commencé à prendre les médicaments, mais ils me faisaient vomir. Je suis tombé inconscient, au moins deux fois en une semaine. J’ai donc arrêté de les prendre ». Sunny n’a donc pas guéri. Pire, il est devenu résistant à ces antibiotiques. Quand il a repris son traitement, six mois après, les médecins lui ont donc prescrit des médicaments encore plus forts, pour un an. « 7 pilules rouges et blanches par jour, croit se souvenir Sunny, la voix faible. Je les ai terminées fin août. On me dit que je suis guéri. Mais je reste très faible. Je ne peux pas courir, je m’essouffle très vite. »

27 % des malades de la tuberculose vivent en Inde

Ce parcours est malheureusement courant en Inde. l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 2,7 millions d’Indiens attrapent la tuberculose chaque année, parmi lesquels les autorités ont réussi à identifier et traiter 2,15 millions en 2018. Cela représente 27 % des cas estimés de tuberculose dans le monde. Depuis trois ans, ce mal centenaire est ainsi devenu la maladie infectieuse la plus meurtrière, devant le sida. En 2017, 1,6 million de personnes sont mortes de tuberculose, dont 421 000 en Inde (parmi lesquels 300 000 et 11 000, respectivement, avaient aussi le sida).

L’OMS a comme objectif d’éradiquer cette maladie en 2030 et cela ne pourra se faire sans une réduction radicale en Inde. New Delhi suit donc ce mouvement  En trois ans, les autorités indiennes ont plus que doublé le budget attribué à la lutte contre la tuberculose, pour l’établir à 418 millions d’euros en 2018 (+ 110 millions de dons étrangers). L’Inde a l’intention de faire disparaitre cette maladie d’ici à 2025, ce qui représente un défi extrêmement ambitieux.

Des médicaments aux effets secondaires dévastateurs

Le traitement de la tuberculose est en effet long et compliqué: il implique de prendre un minimum de quatre médicaments par jour pendant au moins six mois. Ces antibiotiques peuvent être très difficiles à supporter et les médecins doivent donc suivre de près les patients, ce qui est une mission impossible en Inde, où les hôpitaux publics, gratuits, sont débordés. Beaucoup interrompent donc les traitements dès que les premiers symptômes disparaissent et, comme Sunny, deviennent résistants aux antibiotiques.

L’OMS estime que 135 000 Indiens étaient « multirésistants » en 2017, c’est-à-dire qu’ils ne répondaient plus à au moins deux antibiotiques de première ligne. Le traitement de ces patients devient alors complexe, voire expérimental, car il passe par l’administration de longue durée d’antibiotiques prévus pour d’autres infections. Dont certains, sous forme d’injections, ont des effets secondaires dévastateurs. Nandita Venkatesan, journaliste de 29 ans de la classe moyenne de Bombay, a ainsi combattu deux tuberculoses aux intestins en l’espace de huit ans. La dernière, multirésistante, est devenue « incontrôlable », témoigne-t-elle. « J’ai dû subir 6 opérations chirurgicales et j’ai perdu une partie de mon audition à cause des injections de Kanamycin. C'est un vieux médicament, très nocif ». À présent, elle n’entend que grâce à un appareil auditif.

Deux nouveaux antibiotiques pourraient sauver ces patients

On estime que seulement la moitié des tuberculeux multirésistants aux antibiotiques sont identifiés et traités en Inde. Et moins d’un patient sur deux en guérit. Environ 30 000 Indiens meurent donc chaque année à petit feu de cette forme très agressive de tuberculose.

Mais cela est en train de changer. Car pour la première fois depuis 50 ans, deux médicaments ont été inventés spécifiquement pour traiter la tuberculose multirésistante : la Bédaquiline et le Délamanide. Ces médicaments ont été approuvés par les autorités américaines et européennes entre 2013 et 2014. Mais ils mettent du temps à atteindre les patients indiens. D’abord, car ils sont très chers : 365 euros pour la Bédaquiline et 1 550 euros pour le Délamanide, pour le traitement d’un seul patient pendant six mois. Un coût exorbitant pour l’Inde, considérant le nombre de malades.

Depuis trois ans, le ministère de la Santé n’a obtenu que 22 000 traitements de six mois, sous forme de dons et 400 de Délamanide. Ils sont maintenant administrés avec beaucoup de précautions, afin d’éviter les abus et la résistance à ces « médicaments de la dernière chance ». Mais pour certains, ces restrictions sont criminelles : « l’OMS a placé la Bédaquiline dans la catégorie 1, ce qui veut dire qu’il a de très bons résultats, affirme Ganesh Acharya, militant pour l’accès aux médicaments. Les 150 000 patients (multirésistants, ndlr) devraient en bénéficier immédiatement. Car aujourd’hui, ces personnes, soit elles meurent, soit elles répandent la maladie. Le gouvernement doit donc déclarer une urgence sanitaire et acheter de la Bédaquiline ».

Selon Kuldeep Singh Sachdeva, directeur adjoint du programme national contre la tuberculose, « il n’y a pas de manque en Bédaquiline, car tous les patients multirésistants ne sont pas éligibles pour recevoir ce médicament. » Cet antibiotique entraine entre autres de fortes palpitations cardiaques. Cependant, il nous confie que le ministère de la Santé devrait, pour la première fois, acheter 33 000 traitements de ce nouveau médicament dans les mois à venir. Un premier pas pour contenir cette épidémie de tuberculose multirésistante.

Ce reportage a été financé par le Centre européen de journalisme (EJC) via son programme de bourse dédiée à la santé mondiale Global Health Journalism GrantProgramme for France.

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►Ce reportage a été financé par le Centre européen de journalisme (EJC) via son programme de bourse dédiée à la santé mondiale Global Health Journalism GrantProgramme for France.