L’identité ukrainienne : mais qu’en disent les Ukrainiens ?

À en croire la propagande du Kremlin, l’Ukraine ne serait qu’une partie de la Russie, détachée arbitrairement par Lénine pour constituer une République soviétique distincte. Son indépendance ne serait donc pas justifiée – ce qui constitue le prétexte à l’invasion de ce pays devenu martyr depuis le début de l’invasion russe le 24 février.

L’historiographie permet de contester cet argument : elle établit que le territoire ukrainien a été séparé de la Russie pendant de nombreux siècles. Mais on s’engage alors dans une controverse sans fin : sont-ce les frontières du XXe, du XVe, du XVIIIe ou du XXe siècle qui doivent prévaloir ?

On peut échapper à cette impasse en demandant simplement aux Ukrainiens ce qu’ils en pensent. C’est exactement ce qui a été fait dans le cadre de la cinquième enquête européenne sur les valeurs, conduite en Ukraine comme dans la plupart des pays du continent. Cette enquête, effectuée tous les neuf ans depuis 1981 à l’initiative de centres de recherches répartis dans les différents États, porte sur les opinions, valeurs et comportements des Européens recueillis à partir d’un questionnaire identique. La dernière vague a été réalisée de 2017 à 2021 dans 37 pays. En Ukraine, ce fut à l’automne 2020, soit un an et demi avant l’attaque à grande échelle lancée par la Russie en février 2022, mais six ans après la révolution du Maïdan, l’annexion de la Crimée et l’apparition des Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk.

Fiers d’être Ukrainiens

Le questionnaire, administré à un échantillon représentatif de la population (1 612 habitants âgés de 18 ans et plus), demande par exemple aux individus interrogés s’ils sont « fiers d’être citoyens de l’Ukraine ». La réponse est sans appel : 72 % d’entre eux se déclarent « très » ou « assez » fiers de leur citoyenneté.

Ce taux est un peu plus faible que dans la moyenne des pays européens. Mais il n’en demeure pas moins très élevé, analogue à ce qu’on constate en Suisse (73 %) et bien supérieur à ce qu’on observe en Allemagne (66 %). Au demeurant, 36 % des Ukrainiens se déclarent « très fiers » de leur citoyenneté contre 32 % des Néerlandais et des Slovaques et 26 % des Lituaniens.

Surtout, ce taux progresse : alors que 24 % des Ukrainiens étaient « peu ou pas fiers » de leur citoyenneté lors de l’enquête de 2008, ils ne sont plus que 18 % en 2020. Ce renforcement de la fierté nationale s’explique probablement par la réaction à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et son action dans le Donbass depuis cette même année.

C’est dire combien la rhétorique poutinienne qui conteste le bien-fondé de l’existence même de ce pays est sans fondement. Les Ukrainiens étaient très majoritairement fiers de leur citoyenneté avant l’invasion, comme les habitants des autres pays européens le sont de la leur. Le projet consistant, sous une forme ou sous une autre, à vouloir supprimer cet État se heurte clairement aux sentiments profonds de ses habitants – comme leur résistance l’a d’ailleurs amplement démontré depuis.

Un sentiment national différencié mais déjà consistant

Pour autant, les données de l’enquête traduisent la complexité de l’histoire du pays. Ainsi, si 53 % des entretiens se sont déroulés en ukrainien, 47 % des personnes interrogées ont préféré parler en russe. Clairement, une partie de la population continue d’utiliser la langue du puissant voisin. Mais 70 % des entretiens de l’enquête conduite en Suisse se sont déroulés en allemand – sans que Berlin n’envoie des chars pour occuper Berne et Zurich…

On relève d’autre part des variations régionales. C’est dans l’Ouest et dans le Nord que la fierté d’être citoyen ukrainien est la plus forte – frôlant même les 90 % dans la région de Lviv. Ce sentiment est moins massivement répandu dans l’Est du pays. Mais il y reste très majoritaire : 55 % des habitants s’y déclarent « très » ou « assez » fiers d’être citoyens ukrainiens contre 26 % « pas très fiers » ou « pas fiers du tout » – et 18 % qui ne se prononcent pas. Dans chacune des grandes régions composant cette nation, la fierté d’être citoyen ukrainien l’emporte donc clairement.

De même, les deux tiers des Ukrainiens se déclarent « très » ou « assez » attachés à leur pays (65 %), moins d’un quart (24 %) « peu » ou « pas », un sur dix ne se prononçant pas. C’est dire combien l’idée selon laquelle l’Ukraine serait une fiction relève d’une vue de l’esprit. Certes, ce taux est clairement inférieur à la moyenne des États européens (87 %). Mais pour un pays dont l’indépendance n’a qu’une trentaine d’années, c’est déjà un résultat significatif. Et la Russie serait mal inspirée d’y trouver un argument pour contester la légitimité de l’État ukrainien : malgré l’ancienneté dont il se prévaut, moins de 74 % des sujets de Vladimir Poutine déclarent être attachés à leur pays…

Surtout, l’attachement des Ukrainiens à l’Ukraine est d’autant plus élevé qu’ils sont jeunes : s’il ne s’élève qu’à 59 % chez les habitants âgés de plus de 55 ans, il monte à 78 % chez les 18-24 ans. C’est là clairement l’indice d’une nation en (re)formation.

Fiers d’être Européens ?

On le voit, les attitudes qu’expriment les Ukrainiens légitiment clairement l’indépendance de cet État. En revanche, à la date de l’enquête, elles n’exprimaient pas un lien étroit avec le reste du continent : un gros quart seulement des Ukrainiens (28 %) se sentaient en effet attachés à l’Europe. On se situe là au même niveau que d’autres pays candidats à l’entrée dans l’Union européenne : 27 % en Géorgie, 26 % en Albanie. C’est un peu moins de la moitié de ce qu’on constate en Lituanie (54 %) ou dans les deux autres pays baltes – qui sont cependant membres de l’Union depuis déjà dix-huit ans.

Ici aussi, la dimension générationnelle est majeure : plus les Ukrainiens sont jeunes, plus ils se déclarent attachés au continent : c’est le cas de 15 % des plus de 65 ans mais de 48 % des 18-24 ans ! Certes, attachement à l’Europe et volonté d’entrer dans l’Union européenne sont deux choses distinctes. On peut se sentir partie prenante d’un continent sans pour autant vouloir rejoindre l’union économique et politique qui l’abrite. Et réciproquement, on peut vouloir adhérer à cet ensemble par pur intérêt. Mais un sondage de 2021 indique qu’une majorité d’Ukrainiens souhaitent désormais adhérer à l’UE. Gageons en tout cas que la période actuelle, marquée par une solidarité substantielle de l’UE à l’égard de l’Ukraine, va contribuer à encourager ce sentiment européen, en même temps qu’elle développe à l’évidence le sentiment national.

L’enquête européenne sur les valeurs établit donc que l’Ukraine est bien dès aujourd’hui une nation à part entière, appelée à s’affirmer davantage encore au fur et à mesure que les nouvelles générations remplaceront celles qui ont été socialisées dans l’URSS. Les sentiments exprimés par ses habitants ne montrent donc rien qui justifierait la négation radicale de ce pays qui sert de prétexte à la guerre effroyable que lui livre aujourd’hui le pouvoir russe. Bien au contraire.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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