L’extinction de l’éclairage la nuit devrait-elle vraiment nous faire peur ?

Lampadaire isolé devant un immeuble aux Lilas, en banlieue de Paris, France.
Le Cercle Rouge / Getty Images Lampadaire isolé devant un immeuble aux Lilas, en banlieue de Paris, France.

URBANISME - La mairie a nommé le dispositif « Bordeaux nuit étoilée ». Depuis le lundi 2 janvier, 57 % de l’éclairage public de Bordeaux est éteint entre une heure et cinq heures du matin. Seuls l’hypercentre et les grands axes restent éclairés. L’objectif ? « Réduire de 25 % la consommation énergétique de la Ville de Bordeaux », précise Laurent Guillemin, adjoint au maire (écolo) chargé de la sobriété énergétique auprès de nos confrères de Sud Ouest.

D’après les premières estimations, ce plan d’extinction permettrait de réaliser une économie de plus de 800 000 euros. Sur une facture d’environ 7,5 millions d’euros, en consommation et maintenance, en 2021, l’éclairage est « le premier poste des consommations énergétiques » de cette ville aux 38 000 points lumineux, selon le quotidien régional.

Bordeaux n’est pas la seule à s’emparer de cette question. Selon un rapport de l’Agence de la transition écologique (Ademe) de 2021, 40 % des communes métropolitaines éteignent certains éclairages une partie de la nuit. Saint-Nazaire pratique l’extinction nocturne depuis 2018, Strasbourg depuis mars 2022. En octobre dernier, ce sont Chambéry, Colmar, Agde et Nevers qui ont franchi le pas. La liste ne cesse de s’allonger.

Et si ce sont souvent le budget et la sobriété énergétique qui poussent ces villes à une réduction de leur éclairage, ses bienfaits ne sont plus à démontrer : baisse de la pollution lumineuse, conséquences sur la santé, le sommeil, et plus grande préservation de la biodiversité.

Le sentiment d’insécurité

Mais l’obscurité, partielle ou totale, engendre systématiquement la question de la sécurité ou du sentiment de sécurité. À Bordeaux, l’opposition municipale et certains syndicats de police se sont inquiétés des dangers potentiels et du « sentiment d’insécurité » que pourrait engendrer l’extinction de certaines lumières la nuit.

Des points que l’adjoint au maire en charge de la sobriété énergétique affirme avoir pris en compte lors de l’élaboration de la politique d’éclairage, comme c’est souvent le cas des villes qui franchissent le pas : « Elle a été faite pendant six mois avec tous les professionnels du monde de la nuit et les acteurs de la sécurité, de la sûreté et des transports », affirme Laurent Guillemin auprès de nos confrères de 20 Minutes.

Pour Roger Narboni, concepteur lumière depuis 35 ans, il y a beaucoup de « fausses idées » et de « démagogie » autour de la question de la sécurité. « Beaucoup d’élus pensent qu’en éclairant partout, ça va régler tous les problèmes de sécurité, mais si c’était vrai, on l’aurait fait depuis des décennies ! Ça ne marche pas, note-t-il. En revanche, il y a la fameuse différence entre la vraie insécurité et le sentiment d’insécurité. »

« Le rôle paradoxal de l’éclairage »

Dans un sondage IPSOS datant de 2015, commandé par le Syndicat de l’éclairage, 91 % des Français déclaraient cependant que l’éclairage public la nuit jouait un rôle important sur leur sécurité, « particulièrement le soir et la nuit ». Si l’on sait qu’à Paris, moins de 10 % des crimes et délits ont lieu de jour, selon la Préfecture, très peu d’études s’intéressent aux conséquences de la modification de l’éclairage, notamment de son extinction, sur la sécurité.

À Saint-Nazaire, où 70 % de la ville est éteinte entre minuit et 4 heures du matin depuis 2018, « police et pompiers n’ont pas rapporté de hausse des interventions ou des dégradations, la nuit », rapporte Christophe Cotta, adjoint à l’urbanisme pour la ville, dans un article de Reporterre.

Pour souligner le « rôle paradoxal » de l’éclairage, Roger Narboni cite les propos d’une géographe et chercheuse du CNRS, Francine Barthe, qui a étudié les agressions de femmes dans les parcs. « D’un côté, on sait bien que la lumière rassure. Les femmes en particulier, chez qui le sentiment d’insécurité est le plus fort, ont tendance à préférer circuler [...] dans des zones éclairées », explique ainsi la chercheuse dans une lettre de l’Association des Concepteurs lumière et Éclairagistes, en juin 2002.

Et de compléter : « Or, le parc fonctionne comme un espace où les agresseurs sont des sortes de chasseurs qui connaissent les habitudes de leurs proies. De ce fait les entretiens que j’ai menés montrent qu’entre chien et loup, au moment de l’allumage, les agressions sont commises dans des zones de halos lumineux plutôt que dans l’obscurité totale. Comme souvent, il peut donc y avoir contradiction entre le sentiment et les faits d’insécurité. »

Peurs primaires et peurs construites

Pour l’anthropologue urbaine et socioethnographe Chris Blache, cofondatrice de la plateforme Genre et Ville, le sentiment d’insécurité procuré par l’obscurité serait souvent le produit d’une « construction sociale ». « La nuit, il y a des peurs primaires et des peurs construites. Ce sont tous les contes que l’on a lus dans l’enfance, le ’Petit Chaperon Rouge’, le loup, tout cela, qui provoque une peur subjective, explique-t-elle. C’est un sentiment qui n’est pas facile à combattre. »

Surtout pour les femmes, pour qui ce sentiment est ancré dans une réalité : rien que dans les transports, qui font partie de l’espace public, le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes montrait en 2015 que « 100 % des utilisatrices de transports en commun » avaient été « victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou d’agressions sexuelles ».

Loin de nier que l’insécurité existe, Chris Blache estime que c’est la manière dont on la traite qui n’est pas la bonne. « Il y a beaucoup plus d’agressions dans des lieux éclairés que dans des lieux obscurs, affirme-t-elle. Et surtout, il faut rappeler que la majorité des agressions contre les femmes ont lieu dans des espaces privés, par des personnes connues d’elles-mêmes. » Avec Genre et Ville, elle organise des « marches sensibles » exploratoires pour réconcilier les habitants, et notamment les habitantes, avec leur environnement.

La nuit, ces déambulations sont souvent non-mixtes et ont pour objectif de permettre aux femmes de mieux connaître leur ville ou certains quartiers, dans l’obscurité. « C’est une histoire d’empouvoirement, ça permet d’affronter ses peurs et de le faire en groupe, pour le faire seule ensuite. Cela n’empêche pas qu’il puisse arriver quelque chose la nuit, mais pas plus que dans la journée », conclut Chris Blache.

Repenser notre rapport à l’obscurité

Des ateliers sont également organisés pour repenser le rapport à l’obscurité. « Lors d’un exercice, on demande par exemple à des femmes de se placer dans une pièce où l’on n’éclaire fortement que le centre, raconte-t-elle. La plupart d’entre elles restent dans l’ombre, parce que finalement, on peut y contrôler ce qui se passe sans être contrôlé. Bien souvent, la nuit protège. »

Pour Roger Narboni, la mauvaise réputation de l’obscurité est aussi culturelle. « Au Japon, par exemple, l’obscurité est le symbole du bien et des anges, et la lumière est le symbole du mal et des démons », résume-t-il. Mais le concepteur lumière ne prône pas pour autant une extinction totale des feux durant la nuit.

« Dans les Deux-Sèvres, par exemple, il y a des communes qui n’allument plus du tout l’espace public, expose-t-il. Il n’y a personne dehors, c’est sinistre et tout est fermé. Et surtout, il n’y a plus de vie extérieure, même à 21 heures » Pour lui, toutes sortes « d’obscurités aménagées », qui respectent la biodiversité, le sommeil des habitants, le lien social et laissent apercevoir les étoiles, restent à imaginer.

Depuis 2010, les lumières LED, avec une diode électroluminescente, permettent une grande gamme de tonalités, d’intensité et de longueurs d’onde. « On peut par exemple commencer par des éclairages plutôt blancs en début de soirée pour les humains et puis à 21 ou 22 heures basculer sur une lumière ambre ou orangée, très bien supportée par les espèces animales comme les chauves-souris, les oiseaux nocturnes et les insectes », expose Roger Narboni. La lumière peut ainsi s’adapter à l’environnement, aux usages, aux moments de la nuit, aux saisons… En ville comme à la campagne.

« Réenchanter la nuit »

Pour le spécialiste, la « clef » de la réussite d’une bonne « stratégie lumière », c’est la concertation avec les habitants, dont certains élus peuvent « avoir peur », à l’aide « d’ateliers de pédagogie, de coconstruction ». Un travail de pédagogie et de dentelle, rue par rue, quartier par quartier, qui se heurte parfois à des écueils techniques. « Selon les systèmes et les armoires électriques, ce n’est pas toujours possible de décider d’éteindre une rue et pas une autre. Ça dépend comment ça a été câblé », souligne Roger Narboni.

Pour lui, il faut que les habitants se saisissent de cette question. « Je rêverais qu’on laisse les gens piloter les éclairages, qu’on leur permette de l’interactivité et de la démocratie, fantasme le concepteur lumière. Que les gens puissent avoir des lumières ou des lanternes portatives, à disposition dans l’espace public. Ça créerait du lien, aussi. Il faut réenchanter la nuit. »

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