L’embarrassante question de la bombe A

Après sa déclaration du 30 juin selon laquelle les bombardements atomiques américains sur Hiroshima et Nagasaki “n’[avaient] pas pu être évités”, le ministre de la Défense, Fumio Kyuma, a donné sa démission. Ces propos semblant justifier les bombardements ont été tenus au mépris des souffrances des victimes et remettent en question la position du Japon en faveur de l’éradication des armes nucléaires. Il était donc naturel que le ministre quitte ses fonctions. Dans un premier temps, Fumio Kyuma [originaire de Nagasaki] a refusé de revenir sur ses propos, et le Premier ministre, Shinzo Abe, l’a défendu, ne trouvant rien de répréhensible dans sa déclaration. Mais, devant la chute brutale de la cote de popularité du gouvernement, des critiques se sont élevées au sein de la majorité à l’approche des élections sénatoriales [prévues le 29 juillet]. Les deux hommes ont ainsi dû revenir sur leur position.
Alors que les tragédies de Hiroshima et de Nagasaki touchent au fondement même de la société japonaise d’après guerre, le gouvernement a fait preuve d’un manque de sensibilité flagrant. M. Kyuma a démissionné, mais l’affaire n’est pas close pour autant. Sa déclaration était peut-être maladroite, mais il faut bien reconnaître que le terrain était propice à ce genre de propos. En effet, ni les autorités ni le peuple japonais n’ont jamais émis de critiques sévères à l’encontre des Etats-Unis.

Aucun président américain ne s’est rendu à Hiroshima

Le 10 août 1945, après l’atomisation des deux cités, le gouvernement avait protesté auprès de Washington contre cette violation du droit international. Un mois plus tard, Ichiro Hatoyama, futur Premier ministre, était allé plus loin en qualifiant les bombardements de crimes de guerre. L’Asahi Shimbun, qui avait relayé ses propos, avait même été interdit de publication par les forces américaines d’occupation. Enfin, lors du procès de Tokyo [1946-1948], où étaient jugés les criminels de guerre nippons, la partie japonaise avait mis en avant l’illégalité de ces bombardements. Le mouvement de réprobation s’était arrêté là.
Si le gouvernement japonais s’est tu, c’est sans doute en grande partie parce que, aux termes du traité de paix signé à San Francisco en septembre 1951, il a renoncé à réclamer des réparations aux puissances alliées. Juridiquement, il n’avait plus son mot à dire. Mais ce n’est pas tout. Ce silence s’explique aussi par le fait que, pour beaucoup de Japonais de l’après-guerre, le pays s’est lancé dans une guerre insensée contre les Etats-Unis et l’a perdue. Et, même lorsque la défaite est devenue évidente, il a refusé de déposer les armes. Peut-être cette mauvaise conscience transparaît-elle à travers la déclaration de M. Kyuma.
La guerre n’autorise cependant pas à user de n’importe quel armement. L’arme atomique n’a pas seulement une capacité de destruction hors du commun, elle laisse aussi de graves séquelles chez les survivants. Nous ne pourrons jamais assez critiquer le caractère inhumain de ces bombardements d’août 1945. Mais il est quasi impossible de convaincre les Américains de leur erreur. La plupart d’entre eux pensent que ces armes ont permis de mettre fin à la guerre. Washington ne s’est jamais excusé, et aucun président en exercice ne s’est rendu ni à Hiroshima ni à Nagasaki. Toutefois, le sujet a fait l’objet d’un vaste débat aux Etats-Unis lors d’une exposition sur les bombardements atomiques organisée [en 1995] à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre. “Ces actes sont-ils excusables parce que nous avons gagné la guerre ?” s’est un jour demandé l’ex-ministre de la Défense américain Robert McNamara à propos des bombardements aveugles effectués sur le Japon – y compris ceux de Hiroshima et de Nagasaki, auxquels il a personnellement pris part. Il a ajouté : “J’ai moi-même commis un crime de guerre.” Le Japon doit affirmer sans relâche que les bombardements atomiques ont été une faute et que leurs victimes ont vécu une tragédie. Et il doit le faire savoir aux Etats-Unis. La déclaration de M. Kyuma n’est qu’une nouvelle preuve de la nécessité d’une telle démarche.

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