Quand l’art devient une prise de guerre : le cas des objets scythes d’Ukraine

<span class="caption">Collier-pectoral en or du Kourgane royal d&#39;Ordjonikidze (Ukraine). Art gréco-scythe, seconde moitié du ive siècle av. J.-C., musée des trésors historiques de l&#39;Ukraine, Kiev.</span> <span class="attribution"><a class="link " href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Scythes#/media/Fichier:Pektoral111.JPG" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Wikipédia">Wikipédia</a></span>
Collier-pectoral en or du Kourgane royal d'Ordjonikidze (Ukraine). Art gréco-scythe, seconde moitié du ive siècle av. J.-C., musée des trésors historiques de l'Ukraine, Kiev. Wikipédia

Il n’est pas rare que les conflits armés emportent dans la spirale de la violence des objets d’art et de culture : le cas de l’attaque de l’Ukraine par la Russie en donne un exemple très frappant. Dès le début de la guerre, le 24 février 2022, l’armée russe prend la ville de Melitopol, située dans le Sud du pays, près de la mer d’Azov, dans le couloir stratégique qui, s’il était conquis, permettrait de relier au territoire russe la Crimée annexée en 2014. Mais l’objectif n’est pas que militaire : en s’emparant de la ville, les soldats s’empressent de piller le musée local où se trouvent des artefacts d’art scythe, aujourd’hui introuvables.

« Les orques se sont emparées de notre or scythe », déclare alors le maire de la ville, Ivan Fedorov, popularisant une expression qui devient rapidement virale pour désigner les envahisseurs russes. L’attaque était de toute évidence ciblée : la directrice du musée d’histoire locale de Melitopol, Leila Ibrahimova, a rapporté à Radio Free Europe que les soldats avaient demandé spécifiquement où se trouvaient ces objets précieux, cachés lors de l’approche des troupes ennemies. Elle a ajouté qu’ils étaient accompagnés d’un homme en combinaison blanche capable de manipuler ces objets et de les escamoter sans les abîmer.

Aux dernières nouvelles, la gardienne du musée qui a dévoilé l’emplacement des objets sous la menace des armes n’a plus donné signe de vie.

En tout, à Melitopol, ce sont 198 objets d’art qui auraient été escamotés, parmi lesquels des armes anciennes, des monnaies rares et surtout des artefacts en or qui constituaient la plus importante collection d’art scythe en Ukraine. Eux aussi ont disparu sans laisser de trace et il semble qu’ils n’aient pas alimenté le marché noir mondial des œuvres d’art volées.

Pourquoi ce vol a-t-il eu lieu ? Parce qu’autour de ces objets d’art se joue une querelle muséale, culturelle et mémorielle qui ouvre une nouvelle ligne de front dans le sanglant conflit russo-ukrainien.

Les Scythes, de l’intérêt archéologique au mythe russe et slave

Qui prononce le mot « scythe » convoque tout un imaginaire de la steppe primitive et sauvage, peuplée de cavaliers parés d’or qui sont autant de redoutables adversaires au combat. La fascination pour cet ensemble de cultures de l’Âge du fer, présentes en Europe et en Asie du VIIIe au IIe siècle avant Jésus-Christ, est ancienne en Occident. Dans ses Histoires, le Grec Hérodote (vers – 480 avant JC-vers – 425 avant JC) consacre tout un livre à cette peuplade réputée pour sa férocité, et on peut soupçonner les auteurs de la saga Star Wars d’être encore sous l’emprise de cette aura lorsqu’ils inventent des seigneurs siths à l’origine des luttes qui émaillent la galaxie.

Mais en contexte slave, les Scythes ont le statut d’ancêtres rêvés des peuples de l’Est de l’Europe. Cette culture orale, lointaine et à ce double titre ayant laissé peu de traces a néanmoins essaimé dans la steppe des « kourganes ».), ou monticules funéraires où étaient ensevelies les élites scythes. Dès le XVIIIe siècle, on commence à ouvrir les tombes présentes sur le territoire russe de l’époque et on y découvre des artefacts témoignant de la richesse de cette civilisation : parmi eux, de splendides objets en or, montrant souvent des scènes de chasse ou de combat, dont la valeur artistique est évidente.

C’est en Ukraine, dans la carrière de Koul-Oba (« la Colline de cendre »), située dans l’actuelle Crimée, que l’on découvre en 1830 une tombe où reposent, accompagnés d’un serviteur, un homme et une femme entièrement recouverts d’or : cette première découverte d’ampleur, dans une expédition commanditée à l’origine par le tsar russe Alexandre Ier, le vainqueur de Napoléon, mort en 1825, lance une opération de mythification générale des Scythes. Ils deviennent des aïeux glorieux, dont la maîtrise des armes n’a d’égale que celle des arts, et qui témoignent de l’existence précoce d’une grande civilisation extraeuropéenne dont les peuples slaves seraient les descendants.

Cette généalogie rêvée se heurte à certains obstacles historiques (au premier chef la définition exacte de ce qui est « scythe » : le sens étroit restreint l’usage à des peuples ayant vécu en Ukraine et au Caucase, un sens plus large englobe toute la steppe eurasiatique), mais elle sert à résorber le complexe culturel qu’a la Russie vis-à-vis de l’Europe. En se plaçant sous l’égide des Scythes, celle-ci n’est plus contrainte d’imiter servilement les grandes puissances européennes, mais peut se réclamer d’un modèle propre, d’une origine culturelle singulière et d’une puissance guerrière que la victoire contre Napoléon en 1815 vient justement de réactiver.

Ce mythe scythe court ainsi durant tout le XIXe siècle et connaît un nouveau moment de gloire au début du XXe siècle où, dans le cadre du modernisme russe, philosophes et poètes n’hésitent pas à se déclarer « scythes » : le mouvement « eurasiste » déplace le centre de gravité de l’identité russe vers l’Est, tandis que le long poème d’Alexandre Blok « Les Scythes » (1918) assimile le flot menaçant des cavaliers nomades à la tempête révolutionnaire venue de l’Est et toute prête à se déverser sur l’Europe. Les Scythes sont ainsi compatibles avec la Révolution, ils en sont même les précurseurs : on ne s’étonnera pas que les expositions sur l’or scythe, prélevées notamment dans les collections du musée de l’Ermitage, ponctuent la diplomatie culturelle de l’URSS, dans laquelle elles font figure de manifestation de puissance et, peut-être, de menace voilée.

À qui sont les Scythes ?

La Russie de Vladimir Poutine, lequel est un fervent défenseur de la doctrine eurasienne, a donc tout intérêt à récupérer pour elle ces grands ancêtres, quitte à piller un musée. Le sac du musée de Melitopol solde en effet une querelle muséale ouverte depuis 2014 entre la Russie et l’Ukraine. En 2014, les Scythes ont refait surface dans l’actualité : un musée d’Amsterdam avait consacré une exposition à l’or scythe d’Ukraine – et plus précisément de Crimée. Or, durant l’exposition, la Russie a annexé cette partie du territoire ukrainien. S’en est suivie une longue bataille judiciaire pour savoir à qui ces objets devaient être restitués : à l’Ukraine qui les avait prêtés ou à la Russie qui les réclamait ? En octobre 2021, un tribunal néerlandais tranchait en faveur de l’Ukraine et les objets ont été envoyés au Musée de Melitopol. Pour les autorités ukrainiennes, c’était non seulement le signe que le droit était respecté, mais aussi le rappel que l’histoire scythe s’était jouée en grande partie sur les terres d’Ukraine.

Or, ce sont en grande partie ces mêmes objets qui ont été pillés lors de l’occupation de Melitopol. La méthode n’est pas nouvelle, et les Russes ont souvent utilisé l’art comme prise de guerre : depuis 1994, le musée Pouchkine de Moscou expose le « trésor de Priam », à savoir la collection constituée par l’archéologue allemand Heinrich Schliemann en 1874 à partir des restes présumés de la ville de Troie et exposée à Berlin jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Disparue pendant des décennies, elle a finalement réapparu en Russie et le pays en a toujours refusé la restitution au titre du rôle joué par l’Armée rouge dans la libération de l’Europe.

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Mais dans le contexte du conflit qui sévit depuis le 24 février 2022, c’est aussi une bataille mémorielle qui se joue autour des Scythes. Priver les Ukrainiens de leurs objets d’art scythe, les couper de ce peuple légendaire à l’aura culturelle et littéraire majeure, c’est consolider le contre-récit poutinien qui consiste à nier l’existence historique de l’Ukraine, laquelle aurait en réalité été créée de toutes pièces par Lénine.

Le vol de ces objets, effectué de manière calculée et dans une grande violence, a donc un but politique : pas d’objets d’art, pas d’histoire ; pas d’histoire, pas de Nation ; pas de Nation, pas de guerre mais une « opération spéciale » de maintien de l’ordre sur un territoire qui s’inscrirait naturellement dans la continuité du territoire russe.

Ce n’est pas la première fois que la Russie et l’Ukraine s’affrontent autour d’objets culturels qui engagent aussi l’affirmation d’une identité et d’une histoire : en 2009, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’écrivain Nicolaï Gogol, les historiens de la littérature des deux pays s’étaient enflammés pour savoir si le grand auteur natif de « Petite-Russie » était russe ou ukrainien. Ce ne sont pas non plus les seuls objets à subir les désastres de la guerre : la mairie de Marioupol a quant à elle fait état de 2000 vols, incluant une Bible incunable de 1811, des tableaux des peintres Arkhip Kuindji et Ivan Aïvazovski, des icônes rares et de nombreuses médailles anciennes. Mais nul doute que dans le butin de guerre, l’or des Scythes brille d’un éclat particulier.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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