L’Allemande Katharina Volckmer secoue la rentrée littéraire

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Édité chez Grasset, le roman de l’Allemande Katharina Volckmer : Jewish cock, se lit comme une déflagration littéraire. La narratrice, allongée chez son gynécologue d’origine juive, enserrée dans les nœuds d’une histoire germanique étouffante, exhibe ses conflits intérieurs par le biais d’un monologue palpitant et drôle. Un roman qui secoue dans le bon sens. Rencontre et explications avec Katharina Volckmer.

Ce roman claque pour la rentrée littéraire, de ses gifles salvatrices qui réveillent un corps endormi, voire malade. Katharina Volckmer y aborde un sujet qui résonne encore profondément dans nos psychés : les abominations du régime allemand, le génocide juif, le choc et l’impossible guérison européenne qui s'est ensuivie.

« Pour moi tout a commencé en 2018, avec cette voix qui s’adresse à un docteur. Dans ma tête, cela se déroulait sur une scène de théâtre. Une femme allemande parle, une femme allemande qui a quitté son pays et s’exprime dans une langue étrangère. »

Dans le roman, Jewish cock, la narratrice est allongée, les jambes écartées, exhibant son vagin à son médecin gynécologue le Dr Seligman qu’elle devine à peine. Elle lui parle, mais est-ce bien à lui que s’adresse ce monologue psychanalytique ?

« Dire ce que beaucoup d’Allemands n’oseraient pas exprimer »

« Je mets en scène l’indicible, car la narratrice dit ce que beaucoup d’Allemands n’oseraient pas exprimer, je pense. La Seconde Guerre mondiale, pour les Allemands, demeure un sujet très compliqué. L’idée est qu’elle se libère en trouvant l’espace pour en parler librement. Le monologue représente en partie sa libération. »

Ce problème, même s’il est éminemment allemand, est aussi celui d’une époque malade. Lue à voix haute, l’écriture de Katharina résonne en tête, interpelle.

« Elle essaie aussi de changer son identité pour se sentir moins allemande, mais évidemment c’est impossible. On vit toujours avec son passé, tout le monde d’ailleurs. Selon moi il y a beaucoup de liens entre notre passé et ce que nous vivons actuellement. »

Elle ajoute : « Je voulais parler de notre identité nationale mais aussi de nos corps. Je pense qu’on naît avec une identité nationale et aussi une identité physique. C’est contemporain comme constat et elle veut casser ces identités. Elle voit les liens entre le passé de son pays et ce que le pays est encore, ce qu’il demeure dans son histoire, dans son langage et l’architecture qui nous entoure. Tout se retrouve dans nos corps, d’une façon ou d’une autre. »

Le tour de force est là : de son temps -au présent- comme un Thomas Bernhard en roue libre, c’est avec ce médecin juif qu’elle cherche à comprendre ce qui la tourmente : son passé.

Colères, frustrations, doutes et un besoin de consolation

« Ce n’est pas autobiographique. Bien sûr il y a des parallèles, mais ce n’est pas une histoire de ma vie, le docteur Seligman n’existe pas. Il est très important, en tant que juif qui a un peu peur du discours de sa patiente. Elle a également besoin de respecter son silence. C’est un monologue mais ils communiquent. »

Seligman c’est un peu nous ou alors sommes-nous cette Katharina pétrie de colères, de frustrations, de doutes et de cet éternel besoin de consolation, impossible à rassasier comme disait Stig Dagerman ?

« Elle se souvient aussi de tout ce qu’elle n’a pas pu dire à son psy. Le gynécologue, lui, connait son corps, elle n’a pas besoin de lui en parler, elle peut alors parler de ses secrets, d’autres aspects de sa famille, toutes ces choses qui n’ont pas fonctionné avec son psy. »

Le monologue qui navigue sur cette faille temporelle vertigineuse (présent/passé) n’a de cesse de nous interpeller, avec rage et énormément d’humour : « L'humour c’est très puissant, c’est un espace anarchique qui aide à changer de perspective. Quand on commence à rire, on ne sait jamais vers où on va, c’est imprévisible. On a besoin de l’humour en général pour supporter la vie. »

« Notre histoire allemande restera une plaie ouverte »

« À propos de l’Allemagne, je dirais que le travail de mémoire qui consiste à ranger consciencieusement des boîtes est, selon moi, une mauvaise idée. On a besoin de regarder différemment. Notre histoire allemande ne sera jamais un endroit confortable, et restera une plaie ouverte. Si on y met de l'humour, on trouvera de nouvelles façons de la regarder. »

Après l’humour, il y a la provocation d'ouvrir cette boîte, Katharina ne craint pas le tabou.

« J’ouvre cette boite, c’est précisément cela. Dans ce silence, ce que les gens ne veulent pas dire, il y a ce livre. Bien sûr ils diront : oh oui c’était terrible, mais ils ne se confieront pas, ils ne s’ouvrent pas, ils ne disent pas ce qu’ils pensent vraiment. Ils se sont sentis provoqués, mal à l’aise par le livre, c’est l’idée. »

Katharina Volckmer projette de la même façon une lumière crue sur des sujets contemporains comme la notion de genre, nos vies sexuelles et nos envies.

« La narratrice se dit qu’il faut faire un pas en avant. Nos société sont structurées souvent de façon très binaires, il y a les hommes et les femmes, et elle se dit : et si je ne faisais plus ça, si je décidais de ne pas être une femme, mais pas non plus un homme. De me tenir dans un espace entre les deux, ça met aussi mal à l’aise, elle se dit : si j’allais dans les toilettes des hommes ? Elle réclame les lieux qui appartiennent aux hommes. »

« Né homme ou femme, vous ressentez l’influence que la structure sociale a sur votre vie, c’est gigantesque. On ne décide jamais de cela. Elle constate qu’on a décidé pour elle et elle veut casser cela. »

Le titre du livre colle à l’esprit tel un morceau de scotch récalcitrant

Impossible de se détacher de cette lecture revigorante et intrigante, tout comme le titre du livre qui colle à l’esprit tel un morceau de scotch récalcitrant : jewish cock, une bite juive.

« Je suis très contente de mettre les gens mal à l’aise », nous dit-elle dans un sourire.

« J’ai toujours écrit, c’était thérapeutique, pour apprécier et comprendre le monde autour de moi, et moi-même. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience presque physique de prendre conscience de son état intérieur et de réaliser comment il se relie avec le monde extérieur. Les connexions, nos réalités physiques, en percevoir les différentes couches, il peut être difficile d’en parler et les exprimer. »

« Ils n'ont pas apprécié mes blagues sur le pain allemand »

Une traduction allemande a été publiée il y a deux semaines.

« Les retours sont plus positifs que je ne le pensais, j’avais peur que ce soit terrible. C’est un livre difficile je peux le comprendre et j’avais de l'appréhension. Quand je fais des lectures c’est compliqué de le lire en allemand, dit-elle. C’est une situation inhabituelle d’être traduite dans sa langue maternelle. On a plus de pouvoir avec une autre langue, c’est aussi un choix, techniquement vous pouvez. »

« En Allemagne, certains sont reconnaissants, de se dire que finalement quelqu’un a trouvé un moyen de parler ainsi, d’autres sont aussi évidemment choqués. »

Dans l'une des diatribes et blagues du roman, elle parle du pain allemand de façon négative et conclut dans un éclat de rire : « C'est l’une des raisons qui m’ont poussée à partir : je ne voulais plus être complice de ce grand mensonge boulanger. »

Là, dans l'hôtel parisien où elle réside pour la promotion de son livre, elle lance un regard amusé : « Ils n'ont pas apprécié mes blagues sur le pain allemand. "C’est quoi le problème avec notre pain ? m’ont-ils demandé.” » Puis elle rit : « Ils aiment leur pain. »

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