L’étrange projet d’un sommet entre la Russie et l’Union européenne

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La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont proposé, mercredi, la tenue prochaine d’un sommet entre l’UE et la Russie. Ce serait le premier depuis l’annexion, en 2014, de la Crimée par la Russie. Une manière de donner un nouveau tournant aux relations diplomatiques entre Moscou et Bruxelles ?

C’est la surprise des chefs. La chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont soumis aux autres capitales européennes, mercredi 23 juin, l’idée d’un sommet entre l’Union européenne et la Russie.

L’initiative viendrait de Berlin qui aurait convaincu Paris de la soutenir, affirme le Financial Times qui a été le premier à faire état de cette proposition de rencontre de haut niveau.

L’humiliation russe du diplomate en chef de l’Union européenne

Angela Merkel chercherait à capitaliser sur la bonne dynamique du sommet du 16 juin entre le président américain Joe Biden et son homologue russe Vladimir Poutine. Elle pense que le face-à-face américano-russe peut “servir de modèle pour raviver les relations russo-européennes”, poursuit le quotidien britannique.

La proposition n’a pas provoqué l’enthousiasme des autres capitales européennes, alors que s’est ouvert, jeudi, un sommet européen de deux jours qui devait notamment évoquer les difficiles relations entre l’UE et la Russie. Mark Rutte, le Premier ministre hollandais, a déjà fait savoir qu’il ne participerait pas à un tel sommet.

D’autres diplomates européens ont fait savoir au Financial Times, sous couvert d’anonymat, qu’ils avaient peu apprécié d’être ainsi mis au pied du mur. “Soumettre ainsi à la dernière minute au menu du sommet européen l’idée d’une rencontre entre l’UE et la Russie n’est pas la meilleure approche si on veut se mettre d’accord sur une position commune”, reconnaît Kadri Liik, spécialiste de la Russie au Conseil européen des relations internationales, contactée par France 24. Surtout sur un sujet aussi sensible que les relations entre Moscou et Bruxelles.

Elles ne sont, en effet, pas au beau fixe. En février dernier, Josep Borrell, le diplomate en chef de l’UE, a fait une visite à Moscou qui, de l’avis général, a été “désastreuse” et illustre la détérioration des rapports diplomatiques entre les deux puissances.

L’émissaire européen avait appris sur les réseaux sociaux que trois diplomates européens avaient été expulsés de Russie alors qu’il s’entretenait avec Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères. Et durant une conférence de presse conjointe, ce dernier avait jugé que l’Europe n’était “pas un partenaire fiable” et “agissait de plus en plus comme les États-Unis”.

De son côté, Bruxelles se retrouve de plus en plus à jouer le rôle du méchant flic à l’égard de Moscou depuis 2014 et l’annexion de la Crimée par la Russie. Traditionnellement, “l’approche diplomatique européenne consistait en un mélange d’endiguement et de collaboration, mais au fil des ans, la partie endiguement a progressivement pris le dessus”, explique Sarah Pagung, spécialiste de la politique étrangère russe au Conseil allemand des relations étrangères, contactée par France 24.

Il y a la condamnation de la manière dont le pouvoir russe traite les opposants politiques tels qu’Alexeï Navalny, la lutte contre la cybermenace russe et les campagnes de propagande que Moscou est soupçonné de mener. Bruxelles dispose même depuis 2015 d’un groupe de travail spécifique chargé de traquer la désinformation russe. L’UE cherche aussi à réduire sa dépendance énergétique au gaz russe.

Joue-la comme Joe Biden

L’Union européenne ne parle pas non plus d’une seule voix face à Moscou. “Chacun a son propre agenda et les relations avec la Russie sont surtout bilatérales avec chaque pays séparément”, note Sarah Pagung. Ce qui arrange Vladimir Poutine puisqu’il aurait plus de mal à avancer ses pions s’il avait une Europe unie face à lui.

Ces divergences de vue peuvent aussi créer des tensions au sein même de l’UE. L’exemple le plus célèbre étant la polémique autour de la construction du pipeline Nord Stream 2 qui doit permettre de transporter du gaz depuis la Russie jusqu’à l’Allemagne. Angela Merkel y tient, mais une majorité de ses alliés européens sont hostiles à ce projet perçu comme un outil qui permettrait à Moscou de rendre l’Europe plus dépendante de son gaz.

Dans ce contexte, l’intérêt d’un sommet entre l’UE et la Russie pour Angela Merkel et Emmanuel Macron est facile à comprendre. À l’instar du président américain Joe Biden, les deux chefs d’État européens aimeraient instaurer un dialogue plus “apaisé” avec Vladimir Poutine.

Pour Paris et Berlin, “l’objectif de réduire les tensions avec Moscou peut aussi amener à créer des nouvelles opportunités de faire des affaires avec la Russie”, estime Zachary Paikin, spécialiste des relations entre la Russie et l’Europe au Centre for European Policy Studies (CEPS), contacté par France 24.

Quel intérêt pour Vladimir Poutine ?

Mais encore faut-il avoir de quoi convaincre Vladimir Poutine de venir à la table des négociations. Le maître du Kremlin considère de plus en plus l’UE comme un simple “prolongement de Washington sur le plan diplomatique et préfère parler directement aux États-Unis”, souligne Zachary Paikin.

La Russie “craint aussi que l’Union européenne lui fasse la morale sur sa manière de gérer ses problèmes internes et c’est quelque chose dont Vladimir Poutine ne veut pas”, note Kadri Liik.

Pour l’heure, les sujets inscrits au menu d’un éventuel sommet UE-Russie semblent “un peu creux”, estime Sarah Pagung. Il serait question du climat, de la lutte contre le terrorisme, de l’Arctique ou encore de la Syrie. Autant de thématiques importantes mais “qui sont déjà discutées dans d’autres instances comme le conseil de l’Arctique ou le conseil Otan-Russie. En outre, je ne vois pas Vladimir Poutine désireux de parler de son engagement en Syrie avec l’UE”, résume Kadri Liik.

Il est possible que le président russe accepte malgré tout. Ce serait, en effet, le premier sommet UE-Russie depuis 2014 : un tel événement “serait symboliquement très important pour Vladimir Poutine”, reconnaît Sarah Pagung. Après la rencontre avec Joe Biden, cela permettrait de légitimer un peu plus la Russie au niveau international.

Et puis, ce serait aussi une forme de légitimation de la politique très agressive menée par la Russie sur la scène internationale. Vladimir Poutine a multiplié les provocations et “qu’est-ce qu’il reçoit en retour ? Une invitation à un sommet avec l’Europe”, conclut Sarah Pagung. Pour cette chercheuse allemande, c’est un drôle de message envoyé à Moscou.

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