L’Éthiopie au bord de la guerre civile

·3 min de lecture

Le Premier ministre Abiy Ahmed a annoncé une offensive des troupes fédérales contre les autorités provinciales du Tigré, à 700 kilomètres au nord de la capitale Addis-Abeba. L’escalade durait depuis des semaines maintenant avec la région qui menaçait de faire sécession. Depuis cette nuit, les combats ont lieu dans la province, mais peu d’informations filtrent à cause de la coupure de toutes les télécommunications.

Avec nos correspondant à Addis-Abeba et Nairobi, Noé Hochet-Bodin et Sébastien Nemeth

Depuis ce mercredi matin, des combats ont lieu près de Mekele, la capitale régionale et à Dansha, à proximité de la frontière soudanaise. Le Premier ministre Abiy Ahmed parle déjà de nombreux martyrs mort au Tigré. Cependant il est difficile d’avoir plus de détails, car toutes les communications sont coupées.

L’espace aérien est lui aussi fermé dans le nord de l’Éthiopie, les vols sont annulés. Impossible même de vérifier si les forces tigréennes ont réellement attaqué une garnison militaire mardi soir, comme l’a déclaré Abiy Ahmed lors d’une conférence de presse inattendue au beau milieu de la nuit.

« La ligne rouge a été franchie » a=t-il dit pour signifier que l’option militaire était son dernier recours pour « sauver le pays ». Envoyer l’armée pour contrôler le Tigré, Abiy Ahmed se l’était toujours interdit jusqu’à aujourd’hui, mais les récents développements l’y ont forcé assure-t-il.

En cause, l’escalade entre le gouvernement et la province qui dure depuis des mois, depuis ces élections tenues au Tigré en septembre et considérées comme illégales par Addis-Abeba. Ce mardi, le Parlement a d’ailleurs proposé d’ajouter le parti tigréen, le TPFL, à la liste des organisations terroristes.

Quelques heures après le début de l’offensive, Abiy Ahmed a instauré l’état d’urgence dans la province. Un état d’urgence qui durera six mois annonce le Premier ministre.

Un conflit aux racines profondes

Ces tensions entre les autorités fédérales éthiopiennes et la région du tigré ont des racines profondes. C’est finalement un peu une valse à trois temps tragique qui s’est jouée.

Premier temps : avril 2018. Le Premier ministre Abiy Ahmed, d’ethnie Oromo, arrive au pouvoir. C’est la fin de presque 20 ans de domination de la minorité tigréenne et de son parti TPLF. Le chef du gouvernement fait le ménage. Écarte beaucoup de responsables tigréens. Il transforme la coalition au pouvoir pour en faire le Parti de la prospérité, auquel le TPLF refuse de se joindre.

Deuxième temps : mars 2020. La Commission électorale annule les élections générales prévues en août à cause du Covid-19. Les parlementaires étendent alors la durée de mandat du gouvernement pour qu’il maîtrise l’épidémie et maintienne une continuité jusqu’au scrutin. La région du Tigré se rebelle. Selon elle, c’est un viol de la Constitution et le Premier ministre n’est plus légitime. Elle défie le pouvoir central en organisant ses propres élections le 9 septembre. Addis-Abeba déclare ce scrutin illégal, et ne reconnaît pas le pouvoir du Tigré.

Dernier temps : la crise budgétaire. Début octobre, le Parlement a demandé au Trésor de ne pas envoyer son enveloppe annuelle au pouvoir tigréen mais de transmettre l’argent aux administrations locales. Le TPLF parle d’une « déclaration de guerre ».

En toile de fond il y a un lourd ressentiment après les 20 ans de domination des Tigréens. Le Premier ministre estime qu’ils n’ont pas digéré la perte de leur pouvoir en 2018. Abiy Ahmed voit le pouvoir régional comme un perturbateur et les traite de criminels. Le TPLF accuse lui le chef du gouvernement de vouloir affaiblir la région du Tigré et de se transformer en dictateur.