L'Équateur élit un nouveau président dans une situation de crise économique et sanitaire dramatique

·5 min de lecture

Les Équatoriens se rendent dimanche aux urnes pour élire leur nouveau président, après quatre ans du mandat de Lenin Moreno. Alors que le pays est l'un des plus meurtris par la pandémie de Covid-19 dans la région, la campagne a été marquée par la crise économique et un climat de polarisation explosive dans un Équateur historiquement instable.

Après quatre années de présidence du très impopulaire Lenin Moreno, marquée par des mesures d'austérité et un grand soulèvement populaire en 2019, l'Équateur va élire dimanche 7 février un nouveau président. En pleine pandémie de Covid-19, la campagne électorale qui oppose 16 candidats n'a pas passionné les foules et a été émaillée de tensions.

Un duel gauche-droite ?

Tout devrait se jouer entre deux hommes : à gauche, l'économiste Andrés Arauz, soutenu par l'ex-président Rafael Correa, et à droite, l'ancien banquier Guillermo Lasso, qui a 65 ans se présente pour la troisième fois.

La loi équatorienne interdit la diffusion de sondages dans les dix jours précédant le scrutin. Dans le dernier en date, réalisé par l'institut Market, Andrés Arauz, de l'alliance Union pour l'espérance (Unes), était crédité de 32 % des intentions de vote, contre 21 % à Guillermo Lasso, du mouvement Créer des opportunités (Creo).

"Forte polarisation"

Le politologue Simon Pachano prévoit une élection "très dure" du fait de "positions radicalement différentes". "Plus d'intervention de l'État à gauche, plus de marché à droite, les candidats sont aux antipodes (...) c'est préoccupant parce que cela aboutit à une très forte polarisation politique", a précisé à l'AFP cet analyste de l'antenne de Quito de la Faculté latino-américaine de sciences sociales (Flacso).

Dans un pays qui a jusqu'en 2006 été marqué par l'instabilité politique, ce "climat de forte polarisation politique" peut être "dangereux", selon Gaspard Estrada. "D'abord, les autorités électorales ont tenté à plusieurs reprises de disqualifier la candidature d'Andrés Arauz, puis les membres de l'autorité électorale ont été remplacés à un mois du scrutin, alors qu'il faudra des résultats transparents et rapides pour apaiser la tension", analyse pour France 24 le politologue et directeur l'Observatoire politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) de Sciences Po.

Une élection dès le premier tour semble toutefois peu probable, le vainqueur devant engranger la moitié des voix plus une, ou au moins 40 % avec dix points d'avance sur le suivant.

Dans le cas d'un second tour, les voix obtenues par Yaku Perez, le troisième homme de cette élection, pourraient jouer un rôle-clé : premier candidat indigène à se présenter depuis 15 ans, cet écologiste de gauche est crédité de 12 % d'intentions de vote, selon le dernier sondage.

Fin de la présidence de l'impopulaire Lenin Moreno, défié par les rues

Deux figures sont toutefois absentes du scrutin : l'actuel président Lenin Moreno, qui ne se représente pas et terminera le 24 mai un mandat de quatre ans, et son ancien mentor, l'ex-président socialiste Rafael Correa, installé en Belgique.

L'ancien président (2006-2017) a vu ses rêves de briguer la vice-présidence voler en éclats lorsqu'il a été condamné à huit ans de prison pour corruption en 2020. Son visage est toutefois omniprésent, jusque dans les affiches de campagne d'Andrés Arauz.

Son successeur Lenin Moreno (2017-2021) s'est illustré par "une volte-face vis-à-vis de son ancien mentor. Tout d'abord économique, avec l'adoption de mesures d'austérité drastiques, mais aussi par un rapprochement inédit avec l'administration américaine de Donald Trump et du Fonds monétaire international" (FMI), explique Gaspard Estrada.

Après un plan d'aide du FMI, le gouvernement a ainsi instauré une hausse des prix des carburants. Résultat : des milliers d'Équatoriens prennent la rue dans un soulèvement social en octobre 2019, ralliant différents secteurs et faisant vaciller le gouvernement Moreno. La révolte s'est terminée sur un bilan de 11 morts et 1 340 blessés et a écorné davantage l'image du président.

Les morts du Covid-19 dans les rues de l'Équateur "au passif de Moreno"

L'actuel chef de l'État pâtit également de sa gestion de la pandémie de Covid-19, qui frappe durement le pays. "Les images de l'Équateur l'été dernier ont choqué le monde entier : on y voyait des hôpitaux débordés et des morts abandonnés dans les rues. Et tout cela est désormais au passif de Lenin Moreno", poursuit Gaspard Estrada.

Dans ce pays de 17,4 millions d'habitants, la pandémie a fait environ 15 000 morts, selon les chiffres officiels.

Une crise économique aiguë

La crise économique qui s'est installée suscite également un fort mécontentement. Alors que le pays dépend des cours du pétrole, son principal produit d'exportation, l'économie de l'Équateur a plongé avec la pandémie : selon les premières estimations, son PIB devrait accuser un recul de 8,9 % pour 2020, soit une perte de 6,4 milliards de dollars. "On a des indicateurs économiques et sociaux très mauvais pour la région, avec une hausse de la pauvreté, ce qui rend le climat de la campagne très tendu", explique le politologue de l'Opalc.

"On peut dire que la pandémie a d'ores et déjà un impact dans la campagne, qui se déroule dans une ambiance assez morose et n'a pas l'air de motiver les Équatoriens, si l'on croit les sondages." Ceux-ci accusaient un fort taux d'indécision, dans un pays où le vote est obligatoire pour les moins de 65 ans.

Mais selon le chercheur, "peu importe lequel gagne, entre Andrés Arauz ou Guillerme Lasso : Lenin Moreno restera dans l'histoire de l'Équateur comme une parenthèse, sans héritage".

À lire aussi : 2020 en Amérique Latine : un océan de désolations et une résurrection